Maintenant c’est fini. Tout le troupeau est loin. Nous revenons doucement sur nos pas. Je suis étonné de la distance que nous avons parcourue.
Peu à peu, les indigènes qui s’étaient dispersés reparaissent, accueillis par nos rires et, assis sur le sol, de nouveau tous groupés, nous prenons, en commentant les péripéties de la chasse, une demi-heure d’un repos bien gagné. A cinq heures, nous repartons, car le campement est loin.
La chance devait me combler ce jour-là. Cinq minutes plus tard, nouvelle piste, celle d’un éléphant isolé qui vient de passer à l’instant. Nous ne résistons pas à la tentation. Elle nous mène presque tout de suite dans d’épaisses broussailles ; mais l’animal y a lui-même frayé notre sentier.
Vers six heures, au moment où des fumées chaudes viennent attester à nos yeux son voisinage immédiat, un souffle sonore et bien connu, à dix mètres sur notre gauche, nous surprend. J’ai à peine le temps de voir émerger des buissons une corne et une partie d’un dos gris sombre : un rhinocéros, dont nous étions bien loin de soupçonner la présence, nous a sentis, et nous charge. C’est la première fois que je me trouve en présence d’une telle spontanéité et d’une telle franchise dans l’attaque. Je ne sais qui de nous deux, Paki ou moi, tire le premier : le péril est imminent : Somali, qui n’a pas l’émotion facile, me dira un peu plus tard, visiblement impressionné encore, qu’il a cru que je n’éviterais pas le choc.
La bête, frappée, hésite. Nous redoublons aussitôt. Elle tombe, se relève, mais paraît sérieusement touchée. Elle piétine un instant encore sur place. Elle montre une fureur, un acharnement rares. Nous l’achevons enfin. Quand l’élan d’une attaque de ce genre est brisé, on peut considérer la partie comme gagnée.
Et, maintenant, nous comprenons : quelque chose court en tous sens, avec bruit, invisible, dans les arbustes. C’était une femelle, et il y a un petit.
Déjà les pisteurs prennent leurs sagaies. Je leur crie violemment de ne pas frapper. Je veux l’avoir, et sans blessures.
On le cerne et on finit par s’en emparer. Ce n’est pas absolument facile ; il résiste désespérément ; il n’est pas plus gros qu’un mouton, mais il est méchant, et d’une incroyable vigueur. Il a quelques semaines. Ses cornes ne sont encore qu’à peine indiquées. On lui lie les pieds deux par deux avec des cordes que l’écorce d’un arbuste nous fournit. On coupe un autre arbuste dont on lui passe le tronc entre les jambes ; une lanière découpée dans la peau maternelle entoure ses reins et lui applique le ventre contre ce bâton ; une seconde lui soutient la tête. Il ne peut plus bouger, et se contente de pousser de longs cris de crainte et de fureur, semblables à ceux d’un porc qu’on égorge.
Deux hommes le prennent, et en route. Quant à l’éléphant, inutile de s’en occuper. Après tout ce bruit, il doit avoir pris la fuite.
Le soleil se couchait déjà. Nous nous sommes perdus au retour, et nous ne sommes arrivés qu’à quatre heures et demie du matin, ayant péniblement cherché notre route au milieu des obstacles que la végétation, les trous, les marigots ménageaient, dans la nuit, à nos pas.