C’est une seconde piste d’éléphant. Seulement, celle-ci est d’aujourd’hui. Le hasard ne pouvait nous offrir de plus précieuse aubaine.

Les buffles sont immédiatement oubliés — la fatigue aussi ; sans perdre de temps en paroles inutiles, nous nous engageons, d’une allure rapide, sur les traces des pachydermes. Cette piste, du reste, ne présente pas le caractère brutal et presque grandiose de celles que j’ai déjà vues. Je ne retrouve pas les avenues de dévastation qui disent, ailleurs, la formidable puissance de ces gigantesques promeneurs : herbes écrasées, arbres brisés du diamètre du bras, d’autres, plus gros encore, renversés, montrant, arrachée du sol, la pelote terreuse de leurs longues racines. Il semble ici qu’ils aient marché un à un, bien sages, avec le souci de ne rien déranger ; même je me demande s’ils sont plusieurs, mais j’évite de questionner Paki. Un bruit inopportun, en pareil cas, peut se payer de plusieurs heures de marche supplémentaire, lorsque ce n’est pas d’un insuccès. D’ailleurs, nous approchons visiblement. En deux endroits le sol est humide d’urine ; et au deuxième, sur une feuille, dans cette région où tout s’évapore si vite, un peu de liquide n’a pas encore eu le temps de sécher. Les pisteurs ne regardent plus les empreintes que distraitement ; c’est la brousse même, maintenant, que tous les yeux interrogent. D’une seconde à l’autre, ce peut être l’impressionnante apparition, puis l’instant de l’action décisive.

L’arrêt brusque, l’attitude de Somali viennent de nous immobiliser tous. Mon cœur, soudain, bat plus fort.

Paki se baisse un peu, regarde à travers les feuilles, me fait un signe et me conduit en silence à deux mètres plus à gauche : je les vois.

Ils sont là dix ou douze, à 30 mètres à peine, immobiles, à l’ombre, groupés à se toucher. Seules, leurs larges oreilles s’agitent lentement comme de grands éventails. Je les trouve laids. Sans être petits, ils n’ont pas l’ampleur de ceux que j’ai chassés déjà. Puis ils se sont roulés, ou bien frottés contre les termitières rouges que j’ai remarquées tout à l’heure, et ils sont tout poudrés d’une poussière rougeâtre.

Le bruit de mon premier coup de fusil, dirigé sur le plus grand, les affole. Ils s’enfuient en hâte vers notre gauche, semblant ne pas nous voir. Nous tirons au passage, moi et Paki, le plus vite que nous pouvons, sans sacrifier toutefois la précision à la rapidité. Ils disparaissent. Nous courons à leur suite. Il n’y a plus que Somali avec nous. Le seul pisteur qui fût encore là vient de se sauver à toutes jambes.

Bientôt, je dois m’arrêter pour souffler un instant. Paki en profite pour regarder les traces. L’un des animaux a la patte cassée ; son pied laisse, par endroits, un sillon sur le sol.

Nous reprenons la piste en hâtant le pas. Paki me dit alors que si nous ne courons pas, il ne faut pas espérer les rattraper.

Je rassemble mon énergie, et dans la chaleur torride que nul souffle ne vient tempérer, je me mets au pas gymnastique. Mon effort est récompensé. Sept ou huit minutes plus tard, j’aperçois, entre les arbres, la grande masse brune de l’un d’eux. Il nous a vus, il s’arrête, fait face, sa longue trompe, large à la base, mince au bout, tombant toute droite presque jusqu’à terre. Il se jette en avant à ma première balle, en reçoit une autre dans le poitrail, une autre, de Paki celle-là, dans la jambe, et il tombe en poussant des cris de fureur.

Sans nous en occuper davantage, car pour l’instant nous avons mieux à faire, nous reprenons le pas de course. Je le soutiens quelque temps, puis, étouffant, je ralentis et j’envoie Somali demander un bidon, afin de me mettre un mouchoir mouillé sur la tête. Paki a déjà pris une cinquantaine de mètres d’avance. Je fais un grand effort et je repars pour le rattraper. Nous rejoignons presque aussitôt un second éléphant, qui tombe sous nos balles ; mais il se relève, un autre s’approche, et les deux bêtes disparaissent à nos yeux : nous n’avons plus de cartouches ni l’un ni l’autre ; Somali porte la réserve, je n’y ai pas pensé. Le voici heureusement qui revient. Deux minutes plus tard nous trouvons le blessé, arrêté et seul, dans de hautes broussailles. En nous apercevant, il vient franchement vers nous. Nous l’abattons sans incident en quelques balles rapidement ajustées.