Nous avons traversé presque aussitôt une petite clairière, bien nette, au sol plan, à peu près dépourvue d’herbe, qui mettait, dans ce sous-bois, un vide. Comme nous venions d’y entrer, un énorme phacochère a débouché à notre gauche. Il était suivi d’un plus petit. Il nous a regardés sans surprise, et, tranquillement, s’est avancé sur nous. A une dizaine de mètres, il a fait deux petits bonds de gaieté et s’est éloigné au grand trot. C’était un jour où les rencontres fortuites devaient, comme on va le voir, se multiplier. Déjà nous avions, en route, tué deux serpents, dont l’un très redouté des indigènes, parce qu’il saute.

Longtemps nous avons suivi notre piste sans autre incident que la charge pittoresque d’une bande de magnifiques tetels. Dérangés par un des hommes qui m’accompagnaient, ils se sont lancés, à fond de train, sans me voir, dans ma direction. Ils arrivaient si droit sur nous que Paki a fait un geste du bras pour attirer leur attention. Ils nous ont aperçus alors, et se jetant, dans leur épouvante, les uns sur les autres, ils ont exécuté en désordre, à cinq ou six mètres de nous, une brusque conversion qui les a fait défiler sous nos yeux, en pleine action, avec leurs longues cornes coudées, leurs belles robes alezanes, et leurs corps aux formes lourdes qu’allégeait alors la rapidité de leur course.

Un peu plus loin, de nombreuses termitières en terre d’un rouge franc, les seules que j’aie vues de cette couleur, ont égayé notre sous-bois d’une note imprévue.

Vers onze heures, nous avons constaté que nous nous rapprochions des buffles. Aux empreintes de la veille avaient succédé des traces de la nuit. Mais voici que les hommes s’arrêtent, regardent le sol, et commencent à discourir avec animation. Ils parlaient le dialecte des Saras Kabas et je dus demander à Somali de quoi il s’agissait. Je l’avais emmené tout de même, provisoirement, car il devenait peu à peu un très bon pisteur ; mais j’avais, à tout hasard, confié mon fusil à un autre.

— Comment, me répond-il, tu voir pas ? C’est pied éléphant !

Il me montre en effet, sur le sol très plastique à cet endroit, la large dépression habituelle, sur laquelle se sont même inscrits les trois petits ongles placés à la partie antérieure du pied.

Paki refroidit aussitôt mon enthousiasme en me faisant remarquer qu’elle date de deux jours. Toutefois un fait très intéressant est acquis : les éléphants sont revenus par ici.

La facilité avec laquelle ils se déplacent, la longueur des trajets qu’ils accomplissent, les rendent difficiles à trouver. Il faut, pour éviter de véritables voyages, dont le résultat, en outre, demeure aléatoire jusqu’au dernier moment parce que les renseignements d’après lesquels on se détermine, s’ils sont exacts lors du départ, peuvent ne plus l’être à l’arrivée, être conduit par la chance dans leur voisinage immédiat. C’est ce qui venait de se produire pour nous.

Dans la satisfaction de cette heureuse nouvelle, nous nous asseyons sous un arbre pour déjeuner ; nous y restons une demi-heure, puis nous reprenons notre route. Les buffles ne semblent pas en disposition de ralentir. Je ne sais pas quand nous les joindrons. Pourtant, voici des empreintes du matin : elles n’ont plus l’aspect légèrement défraîchi qui distinguait celles de la nuit.

Je m’efforce de faire diversion à l’extrême banalité du site en songeant aux émotions que me ménage peut-être le moment attendu, lorsqu’un nouvel arrêt se produit. Qu’y a-t-il encore ?