J’avais, quelques jours plus tôt, envoyé Somali à Kioko, comme je l’ai dit, pour en rapporter des cantines. Il était revenu avec quatre nouveaux porteurs, Ahmed, un garde, la femme de Paki et sa sœur. Mais au cours du trajet, il s’était attardé avec la première, et Ahmed, en revenant sur ses pas pour les chercher, les avait aperçus de loin engagés dans une conversation qu’il avait jugée d’une cordialité peu compatible avec l’exclusivité des droits conjugaux.

Il s’était empressé d’en aviser l’époux ; et celui-ci, après s’être contenu plusieurs jours, venait de prendre violemment Somali à partie. D’ailleurs, c’est encore l’accusé qui criait le plus fort. Il affirmait être calomnié ; surtout, il protestait d’avance contre le projet que pourrait former Paki, qui possède, je l’ai appris à cette occasion, plusieurs recettes nocives d’un effet aussi prompt que certain, de le faire périr par ses maléfices. Ainsi l’honneur de l’un, la vie de l’autre, se trouvaient en cause. J’ai déplacé ma table sur laquelle une gouttière commençait à couler, car une averse, dehors, tombait, et j’ai questionné les adversaires avec la gravité qui convenait à de telles circonstances. J’ai pu me convaincre, dès le début, qu’à défaut de certitude, il existait de fortes présomptions. Ahmed donnait des détails impressionnants. Mais j’ai pensé que l’illusion, aussi longtemps qu’elle peut être conservée, reste encore, au moins pour les faibles, le plus grand des biens, et j’ai calmé Paki en exploitant le léger doute qui, malgré tout, subsistait. Je me suis appuyé sur la loi coranique, qui exige, en pareil cas, quatre témoins oculaires catégoriques et précis ; même auprès des païens, elle possède un prestige. J’ai affirmé ma propre incertitude ; et mon vieux chasseur, confiant dans ma clairvoyance autant que dans ma justice, a retrouvé sa sérénité.

Après quoi, j’ai pris Somali à part et je lui ai dit que si j’apprenais qu’il s’entretienne désormais une seule fois avec la femme de Paki hors de la présence de celui-ci, je lui infligerais une punition sévère. J’ai constaté, dans la suite, que j’étais obéi.

J’ai fait de même avec Ahmed, que j’ai tancé vertement pour sa dénonciation inopportune. Mais le jeune Ahmed a été très noble. Il m’a déclaré qu’il mangeait chaque jour à la même calebasse que Paki, et que c’était, à ses yeux, un devoir strict de lui révéler un fait de cet ordre.

Je lui ai répondu que j’étais le père, autant que le chef, de tous ceux qui m’entouraient ; que c’était moi, et moi seul, qu’il aurait dû informer ; et qu’il eût, à l’avenir, à procéder de la sorte, parce qu’à côté de la satisfaction de remplir son devoir, je ne manquerais pas de lui ménager, sans cela, des témoignages bien caractérisés de ma désapprobation personnelle. Ahmed, qui est un très bon petit garçon, et a toujours manifesté d’excellents sentiments, s’est mis à rire, et m’a dit que désormais il me préviendrait, et nul autre.

Tout était terminé. La seule victime de l’affaire a été la femme de Paki. Je l’ai trouvée, peu après, assise, dolente, devant la porte de la case qui lui était affectée. Elle avait la figure légèrement enflée et le front ceint d’un étroit bandeau que formaient trois fils de coton rouge : remède souverain, m’a-t-on dit, contre les traces douloureuses de la correction qu’avant de venir me porter ses doléances, son seigneur et maître, en sage qu’il est, lui avait provisoirement infligée.

La pluie avait cessé, et j’ai pu, à trois heures, partir à la chasse ; mais il n’y avait que de multiples empreintes d’antilopes, auxquelles des empreintes de chevaux se mêlaient. Les Arabes étaient venus, ici encore, et tout le gibier avait déserté.

Je repars avec ma tente, le matin suivant. Deux jours de recherches demeurent sans résultat. Partout des traces de ces Arabes ; le second soir, je découvre, entre deux mares, un petit dôme de paille où ils se sont abrités la nuit ; devant, trois courts piquets qui ont servi à attacher leurs chevaux.

Les tsés-tsés sont nombreuses, et je suis constamment piqué. Les tornades deviennent de plus en plus fortes et de plus en plus fréquentes. L’humidité envahit la région. Le matin, quand je marche dans l’herbe, je suis, après cinq minutes, complètement mouillé jusqu’au-dessus des genoux. Enfin mes provisions s’épuisent. Mes besoins sont modestes ; je me passe généralement de conserves ; mais je n’ai plus ni riz, ni sucre, ni farine, et cela réduit exagérément mon alimentation.

Le 19 mai, comme nous sommes en route depuis l’aube, toujours à la recherche d’empreintes que nous ne trouvons pas, nous apercevons, vers huit heures, un serpent d’environ trois mètres qui se glisse dans une touffe d’herbes, tout près de nous. Il en ressort bientôt, souple et prompt, passe sans accident entre trois sagaies qu’on lui lance, gagne une autre touffe et disparaît dans le creux d’un arbre, que nous entourons aussitôt, à distance d’ailleurs respectueuse.