Je manœuvre ma culasse mobile. Décidément, la malechance s’en mêle : un bloquage, maintenant : comme sur le lion, l’autre jour[15]. Je passe précipitamment mon fusil à Somali, je prends celui de Paki, je tire à mon tour. Dans le même moment, Somali me rend mon arme prête, Paki reprend la sienne, nous tirons encore.
Le sort de l’affaire est fixé ; nous aurons les deux animaux ; l’un vient de tomber ; l’autre pousse ce souffle sonore et précipité qui révèle une perforation du poumon : une dernière balle au cœur l’achève. C’est terminé.
Une fois de plus j’ai la preuve de la faible valeur qui s’attache en cette matière à presque tous les pronostics.
Le plus gros des rhinocéros est la femelle. Elle mesure, en ligne droite, de la naissance de la queue au bout du nez, 2 m. 72. La plus petite de ses cornes, d’ailleurs de belle taille, présente cette particularité d’être presque tranchante à sa face postérieure, au lieu que la section, d’ordinaire, est arrondie sur tout le contour.
L’autre est le jeune. Il est beaucoup plus développé que nous ne le pensions ; nous l’avions pris, en le voyant, pour la mère. Le mâle s’était fortuitement éloigné avant notre arrivée.
On procède tout de suite à l’enlèvement des cornes, puis nous rentrons. Cela me fait, cette année, six rhinocéros, et seulement trois buffles. Je vais, durant les quelques jours qui me restent, porter mon effort sur ceux-ci. Nous partons le lendemain matin à cinq heures et demie, et nous sommes à 8 heures à Singako, village de Saras Tiés, aux environs duquel Paki pense rencontrer les animaux désirés.
En arrivant, j’ai expédié mes documents anatomiques à Fort-Archambault. Là, grâce aux ressources de la pharmacie locale, M. Bélan, je l’ai su plus tard, a pu compléter, dans le récipient qui contenait le principal d’entre eux — la tête du fœtus — la quantité de liquide antiseptique nécessaire : sur trois bouteilles de formol que j’avais emportées de Paris, deux s’étaient brisées en route, et je n’étais pas sans inquiétude sur l’état dans lequel parviendrait mon envoi. Il a eu l’amabilité d’en faire remplacer l’emballage insuffisant. Enfin le chef de la circonscription a décidé, par l’argument péremptoire de la réquisition, une factorerie récalcitrante à en effectuer le transport. Cette pièce rare a été remise, parfaitement conservée, au Muséum, et c’est bien à l’intervention de ces fonctionnaires que je le dois. On parle volontiers de l’inertie de notre administration. Aux Colonies, ainsi que dans les bureaux du ministère, j’ai toujours trouvé, pour les petites choses comme pour les grandes, le concours le plus actif, le plus courtois et le plus utile.
Je me suis installé à Singako dans une case du village. C’était, comme ses voisines, une hutte hémisphérique de quatre à cinq mètres de diamètre : une carcasse de longues branches courbées et entrecroisées, extérieurement garnie de paillassons fixés solidement. Celle-ci était propre, fumée intérieurement, et la pluie ne la traversait qu’en des points assez espacés pour qu’il fût possible d’y dormir à sec.
La fin du déjeuner me ménageait le règlement d’un grave différend. Après une discussion bruyante, dont les éclats, depuis un moment, parvenaient jusqu’à moi, Somali et Paki se sont présentés simultanément devant ma table, érigée pour la circonstance en tribunal.
Le cas était délicat.