Celui-ci assurait d’ailleurs à notre chasse du lendemain des conditions favorables, car les animaux se déplacent volontiers après les grandes pluies, et inscrivent sur le sol détrempé des pistes d’une lecture facile.

Nous partons à six heures. Nous atteignons bientôt un petit bois clair et bas formé d’arbres qu’affectionne le rhinocéros ; on les nomme, en sara, dama, kelembe, kakondjo ; le dama est un épineux ; il y en a un quatrième dont le nom arabe est abilaï ; c’est tout ce qu’on a pu me dire. A sept heures et demie, nous avons la chance de tomber sur une piste particulièrement intéressante : un couple avec un petit.

Nous nous arrêtons un instant pour nous organiser. Il va falloir, dit Paki, prendre de grandes précautions ; marcher lentement, bien regarder, et, à tout instant, être prêts. Si nous sommes sentis, nous serons chargés immédiatement par la femelle, à cause du petit, et le mâle l’imitera très probablement.

Les circonstances, toutefois, sont satisfaisantes. Le bois, avec ses arbres grêles, n’offre guère d’abri ; mais pour un tireur de sang-froid, le meilleur de tous, c’est son fusil. On voit facilement à cinquante, parfois à cent mètres, ce qui est important ; en outre, il n’y a pas de feuilles sèches par terre, et nous pouvons marcher sans bruit.

Devant la perspective d’une partie sérieuse, je réduis mon effectif au minimum. Moins nous serons, moins nous risquerons d’être entendus ; et le principe est ici de surprendre l’adversaire. Je ne garde que le meilleur des pisteurs ; il marchera en tête ; dès qu’il apercevra les animaux, il s’effacera et passera derrière nous. Paki et moi le suivrons à deux mètres. Somali marchera le dernier. Je prends mon fusil, je regarde, comme toujours, si le canon n’est pas obstrué, je vérifie l’état du chargeur, je mets dans la chambre une quatrième cartouche, et en avant. De tels instants sont d’un rare attrait.

Ce n’est pas long. Au bout d’un quart d’heure, le pisteur tourne la tête vers nous, s’écarte, puis s’immobilise. Paki me fait signe. Seuls, pas à pas, avec mille précautions, nous avançons au milieu d’un profond silence ; je vois maintenant à une quinzaine de mètres, dans un endroit où le feuillage est un peu plus dense, une double masse grise. Ce sont deux rhinocéros couchés.

L’affaire se présente au mieux. Le vent est pour nous. En outre, je distingue parfaitement toute l’épaule du plus gros.

J’ajuste, je vise lentement, avec beaucoup de soin, car nous sommes très près : je tire. J’entends le bruit du percuteur qui frappe la cartouche, et c’est tout.

Déjà les deux bêtes sont debout. Néanmoins, nous ne sommes pas sentis ; le reniflement caractéristique ne s’est pas fait entendre. Les rhinocéros ont perçu notre présence ; mais ils en sont encore à nous chercher.

Paki tire, me devançant, contre mes instructions ; mais je ne saurais le lui reprocher, il y a urgence.