Je l’ai congédié à nouveau. J’ai alors appelé son guide. Je lui ai fait dire que je ne comptais nullement le punir, s’il s’était perdu ; que cela m’était tout à fait égal ; mais que je désirais le savoir.

Il m’a déclaré, avec beaucoup de simplicité, qu’il avait au contraire voulu mener Denis à Koumda, puisque j’y campais, et que Denis avait insisté pour aller à Singako.

Le sieur Denis commençait à m’agacer, avec sa prétention de me prendre pour dupe. Il s’était cru, là encore, très habile, en s’absentant du campement de manière à laisser mon mécontentement se passer sur les autres. Je l’entendais à ce moment même, alors que je restais affecté de la perte de ma capture, si rare, rire joyeusement, non loin de ma case, avec sa femme, trompé par mon silence de tout à l’heure et croyant m’avoir définitivement donné le change.

Je l’ai fait venir, et je lui ai notifié une punition qui a mis fin à sa gaieté.

Denis, de tous mes serviteurs, est le moins sûr, et quoi qu’il soit adroit et actif, sa mentalité, peu intéressante, veut un contrôle fréquent et une fermeté continuelle.

Vers midi, deux pisteurs, que j’avais envoyés reconnaître les environs, sont venus me faire un rapport négatif. J’ai donné aussitôt l’ordre de boucler les cantines, et, avec quelques hommes, je suis allé camper à une dizaine de kilomètres de là, de l’autre côté du bahr Hadid.

J’ai repris, pour m’y rendre, le même chemin que la nuit : un sentier capricieux dans une verdure basse. Il m’a paru aussi riant sous le soleil qu’il m’avait semblé sinistre dans les ténèbres, à la seule lueur des éclairs, sous les torrents de la pluie. On ne connaît pas assez le prix d’un ciel pur, d’une belle lumière. L’éclat et le charme dont ils revêtent les sites les plus ingrats sont peut-être une explication de l’attachement que presque tous les coloniaux éprouvent pour des régions qui, par ailleurs, ne présentent pas toujours beaucoup d’agréments.

Il en est d’autres encore. Le spectacle offert par les cités n’est qu’une sorte d’exposition réservée à l’espèce humaine et aux produits de son industrie. Les manifestations de la nature en sont à peu près bannies. Si elles s’y montrent, c’est anémiées, rares, travesties, domestiquées. Lorsqu’on sort des cellules sans air où la civilisation nous confine, c’est pour voir surtout des gens préoccupés d’intérêts, des murs, des machines. Il y a mieux pour les yeux et pour l’esprit.

Nous avons profité, en arrivant, de ce que le soleil était encore très haut pour aller voir les environs. Nous sommes rentrés deux heures plus tard, pleinement satisfaits, ayant relevé de très nombreuses empreintes.

Une formidable tornade s’est abattue sur nous dans la soirée, et a duré presque jusqu’au matin. J’ai cru, à deux reprises, que ma tente allait être emportée. L’eau, finalement, a traversé la toile et s’est mise à tomber à grosses gouttes sur mon lit. J’avais heureusement là mon manteau de caoutchouc. Je l’ai étendu sur ma moustiquaire et j’ai pu attendre confortablement la fin de l’ouragan.