Cette paternité ne me flatte qu’à demi, car Paki a dépassé la cinquantaine ; c’est un fils qui me vieillit un peu. En revanche, je reste sensible au vœu de longévité qui suit, encore que le choix des termes du traducteur ne soit pas particulièrement heureux.

Il est revenu me voir le lendemain matin. Il m’a dit, en me regardant bien, de ses petits yeux durs et sévères, que lorsque je reviendrais au Tchad, il viendrait me rejoindre, partout où je serais, s’il n’était pas mort. Je lui ai donné la main. Il a tourné le dos et il est parti. Il n’a pas d’éloquence. Mais nous nous comprenons bien ; et, à regret, j’ai vu s’éloigner ce vieux compagnon, courageux et rude, de tant d’heures parfois rudes aussi. C’est la seconde fois qu’il chassait avec moi ; il m’accompagnait déjà dans mon précédent voyage.

Mon détachement comprenait désormais Denis, Ahmed, un boy nommé Gaudji que je venais d’engager, 3 tirailleurs montés et 14 bœufs pour mes bagages.

Je m’attendais à trouver tout de suite le désert. Il n’en fut rien. La région qui s’étend immédiatement au nord d’Abéché ne fait que répéter pour le voyageur, en plus peuplé au contraire, celle qu’il a traversée au sud. Je l’ai déjà décrite. Jusqu’à Biltine, on rencontre, tous les 10 ou 15 kilomètres, des villages — cases de paille au toit conique de forme particulièrement allongée, circonscrites d’une cloison commune, le tout, lorsque les cases sont vieilles, d’un brun voisin du noir. Des cultures de mil étendues entourent chacun d’eux. De petites antilopes, des outardes, se montrent fréquemment. Les mouches abondent, au moins en cette saison ; j’en ai, durant ma marche, posées sur moi, deux ou trois cents. Les moustiques sont nombreux aussi. Le sol est humide, mais sans mares gênantes et sans boue. L’air est à la fois orageux et frais ; la pluie tombe, par longues averses, d’un ciel uniformément sombre et gris. Si le soleil se montre, la température s’élève aussitôt. Nous croisons, le 1er juin, une petite caravane d’ânes chargés de mil ; ils appartiennent aux Ouadaïens qui les conduisent et qui se rendent à Abéché pour vendre le produit de leur récolte ; la somme réalisée ainsi sera consacrée à l’achat de bœufs. Le lendemain, c’est un chameau qui transporte des dattes ; un indigène de Tekro l’accompagne.

Je suis reçu à Biltine, le 24, par le capitaine Berthollier. J’y admire le poste, une imposante construction à deux étages, toute de briques séchées au soleil. Sans un morceau de bois, sans une pièce de fer, et d’une solidité qui s’affirme victorieusement sous les pluies, c’est un petit tour de force d’architecture, utile en outre, car les procédés employés paraissent résoudre le problème de la construction d’une habitation vaste, robuste et confortable dans un lieu dépourvu de toute autre ressource que celle d’un sol argileux.

De ces tours de force, nos fonctionnaires et nos officiers coloniaux sont d’ailleurs coutumiers. Le dévouement que ces Français courageux et désintéressés apportent dans l’exercice de leurs fonctions multiples n’a d’égal que leur ingéniosité.

Deux jours plus tard, je pars pour Oum Chalouba ; la plaine s’étend maintenant jusqu’à l’horizon, sauf vers l’est où l’on voit, très loin, de basses collines.

La première étape est Mogroum. Les habitants du village m’apportent, pour nous tous, une dizaine d’œufs de pintade, deux œufs de poule et un peu de mil. Je fais dire que ce n’est pas suffisant ; pour les œufs, notamment, je n’accepte pas, pour moi, d’œufs de pintade.

Le chef est momentanément absent ; on traduit à son remplaçant, qui répond qu’il n’y a pas d’œufs de poule. J’insiste. Au bout d’une heure, il en apporte deux de plus, affirmant qu’il n’y en a pas d’autres.

J’envoie deux tirailleurs, avec ordre de chercher dans les cases, et cinq minutes plus tard, j’ai mes douze œufs. Je fais enfermer l’homme, et je préviens qu’il ne sera libéré que quand j’aurai reçu, maintenant, les rations d’asidé nécessaires à ma petite troupe.