L’asidé est le repas normal des indigènes de l’Afrique centrale : une boulette de farine de mil grosse comme les deux poings, entourée, soit de lait, soit de sauce. L’asidé arrive deux heures après. Il faut le temps de le préparer. Je renvoie le prisonnier.
A 5 heures, nouvel incident. Le tirailleur qui fait fonction de chef de détachement vient me rendre compte que les gens de Mogroum ne veulent pas fournir de paille pour nos chevaux. Le chef, qui est de retour, se présente au même moment. Il me confirme le fait, en alléguant qu’on refuse de lui obéir. Cela commence à m’impatienter. Je laisse un de mes tirailleurs au campement, je prends les deux autres et je me dirige vers le village.
C’est à 300 mètres. Nous traversons de beaux troupeaux de bœufs, de chèvres, de moutons à longs poils, presque noirs, qui viennent de rentrer du pâturage ; nous atteignons un petit terre-plein dénudé, le long des cases ; on va chercher le principal auteur du refus. Les hommes s’assemblent pendant ce temps et se forment en demi-cercle derrière moi.
Mais voici le coupable. Je lui demande pourquoi il n’a pas obéi. Il me donne une explication qui n’excuse rien. Je le prends par l’épaule, je lui fais faire demi-tour et j’ajoute que je lui donne l’ordre, moi-même, d’apporter la paille demandée. Il part en courant. Les autres gardent le silence.
Je m’en vais, et un quart d’heure plus tard, j’ai trois énormes bottes de fourrage au campement. Je les paie largement, pour montrer que je tiens compte, malgré tout, de cet empressement tardif.
Dans l’intervalle, on m’a renseigné. C’est le seul mauvais endroit de la région. Il y a dix-huit mois, presque sans motif, les habitants ont tué, au campement même, trois voyageurs indigènes. De là à s’attaquer à un Européen, du reste, il y a loin, et je ne cours pas de risques. Par excès de prudence, néanmoins, j’établis pour la nuit un tour de garde entre mes trois soldats. Il ne se passe rien. En revanche, moustiques, araignées, fourmis, nous infligent une nuit pénible. Tous se plaignent de ne pas pouvoir dormir, et ma moustiquaire ne me met pas à l’abri des piqûres.
Au village d’Am Gafal, le lendemain, nous trouvons les meilleures dispositions. Nous couchons ensuite à Arada. C’est un ancien poste français. Quelques kilomètres avant d’y arriver, l’aridité qui, depuis quelques jours déjà, annonçait le voisinage du désert, s’accentue nettement. Les arbustes deviennent de plus en plus clairsemés. L’herbe, par endroits, fait place à de larges espaces de sable nu, dur et plan qui mettent leurs taches jaunes irrégulières dans le vert de la plaine. Les villages disparaissent. On commence à rencontrer, rarement d’ailleurs, des campements de nomades. Ce sont de misérables huttes de paille, groupées en cercle au nombre d’une dizaine tout au plus. Leur caractère provisoire s’accuse dans tous les détails.
Comme gibier, j’aperçois, pour la première fois cette année, un ariel ; c’est une antilope de la grosseur d’un petit âne, blanche, sauf le cou et le dos qui sont de couleur alezane. Les biches du nord du Tchad, si gentilles avec leurs grandes oreilles écartées, leurs pattes grêles, leur museau court et leur queue toujours frétillante, abondent ici. Certaines s’arrêtent, curieuses, à notre passage ; elles nous regardent avec un vif intérêt. Je vois aussi quelques outardes.
Arada détient, pour la région, le record des moustiques.
Le 29, nous nous arrêtons au puits de Mereg, qu’encadre un petit bois d’épineux, note sombre sur l’herbe clairsemée environnante ; un Arabe et sa femme habitent là. Je croise sur la route trois Gorânes d’Oum Chalouba ; ils vont vendre à Abéché du sel d’Ounyanga, que portent des ânes ; ce sont ensuite cinq Fezzanais qui viennent de Faya et se dirigent, comme eux, vers la capitale du Ouadaï avec deux chameaux chargés de dattes et de sel.