Les Gorânes constitueront désormais le principal élément de la population ; le seul même en beaucoup d’endroits. C’est une race turbulente et belliqueuse. Fins et nerveux, le teint brun, presque noir, islamisés mais n’ayant le plus souvent de la religion qu’une teinture très faible, peu fidèles à leur parole, ils sont toutefois généreux, hospitaliers et secourables entre eux.
Le jour suivant, au point dit Am Hereze, j’en trouve une vingtaine, qui m’attendent ; ce sont les cheikhs d’Oum Chalouba qui les envoient me souhaiter la bienvenue. Comme tous ceux que je rencontrerai dans la suite, ils sont vêtus de halacks bleus, quelquefois blancs. Leur chef porte un turban bleu ; les autres sont nu-tête.
Un ferig d’Arabes Mahamides, qui déménage, nous dépasse le lendemain matin ; cinquante à soixante beaux bœufs d’un brun foncé, divisés en deux groupes, dont chacun marche formé sur une seule ligne, portent les pieux et les nattes dont les pasteurs feront leurs abris, ainsi que quelques calebasses qui constituent le principal de leur mobilier.
Je me dirige ensuite sur le puits de Ouadié. Je me suis mis en route l’après-midi seulement. A peine suivons-nous la piste depuis une heure, dans la boue et dans les flaques d’eau, que le ciel, déjà gris, devient couleur d’ardoise, en même temps qu’un vent froid s’élève, contrastant avec la chaleur d’orage qui pesait sur nous jusque-là. Les Gorânes me demandent la permission de pousser leurs chevaux pour essayer de devancer la pluie qui arrive. Je me retourne et je vois, en effet, que l’horizon a perdu sa netteté. Ils partent au grand galop à travers la plaine. Mon chameau ne peut suivre leur allure. L’averse me rejoint, et je constate sans plaisir que mon excellent caoutchouc, s’il a perdu, au soleil, les qualités habituelles aux vêtements de ce genre, y a gagné en revanche la propriété caractéristique du papier buvard. Après avoir pataugé une heure et demie, car j’ai dû mettre pied à terre, j’atteins une zone où le sol est sec. La tornade s’est arrêtée là. Mais nous en essuyons une autre en arrivant au puits. Dans l’ouragan, mes hommes, adroitement, avec ordre, dressent ma tente, et je puis, jusqu’à trois heures du matin, heure que je me suis fixée pour repartir, goûter un repos réparateur. Le lendemain, à huit heures, je suis à Am Chalouba.
Le poste s’élève sur un sable dur et plan, au bord d’un oued à sec, parmi de nombreux affleurements rocheux. Une fantasia — une succession de courses de chevaux, plutôt, dont chacune réunit trois ou quatre cavaliers — s’organise l’après-midi en mon honneur ; puis c’est un tam-tam.
La parure des femmes témoigne d’une recherche particulière : vêtues de longues robes de cotonnade bleu sombre, de forme droite, cachant jusqu’aux pieds, à très larges manches, toute l’originalité de leur toilette est dans leur coiffure. Leurs cheveux tombent en fines tresses serrées sur leurs épaules ; de chaque côté de leurs visages pendent de grands anneaux d’argent disposés les uns au-dessous des autres, et de longs fils chargés de corail. Sur leur tête, des peignes d’argent d’une forme que j’ai vue jadis au Kanem[19] ; quelques ornements accessoires sans caractère, enfin, une sorte de cimier assez décoratif, fait de deux figurines de cuivre placées l’une à la suite de l’autre et qui représentent, soit des cavaliers, soit des chameaux : l’une d’elles est surmontée d’un court panache de petites plumes d’autruche. Ces élégantes ont également autour du cou des porte-amulettes plats, rectangulaires, en argent. Toute cette coquetterie est un peu gâtée par une note fâcheuse : leurs cheveux sont d’un gris de terre, dû à une sorte d’enduit qui enveloppe chacune de leurs tresses, et n’est autre qu’un mélange de bouse de vache et de beurre.
Tam-tam gorâne, à Oum Chalouba, sur la limite du Ouadaï et du Borkou.