Je passe rapidement sur cette partie de la route, qui présente peu d’intérêt. Nous sommes sortis enfin de la zone des grandes pluies ; le ciel est redevenu d’une absolue pureté ; le vent est frais, le soleil de feu. La plaine s’étend à perte de vue. Elle est couverte d’une herbe courte et jaune, souvent interrompue pour laisser place à un sable dur ou à des affleurements rocheux ; de temps à autre une longue veine d’arbustes épineux marque, au milieu du pâturage soudain plus vert et plus dru, le cours d’un ouadi ; cinq d’entre eux — Haouache, Oum Hadjer, Goumeur, Baher, Ellera — nous arrêteront quelque temps par la boue glissante qui s’étend de part et d’autre de leur eau jaune à demi stagnante. Nous voyons beaucoup d’ariels, mais toujours loin, quelques outardes, des traces d’hyènes, de chacals et d’autruches. Le caporal des tirailleurs tue un ariel, le deuxième jour. Je prends moi-même une petite biche. Elle était couchée entre deux touffes de retem. Elle ne manifeste ni surprise ni frayeur ; elle n’a pas un mouvement pour se débattre ; elle n’a guère plus d’un jour. Je m’en amuse un instant, puis je la repose à la même place, pour que la mère l’y trouve en revenant.
Nous atteignons en quelques jours, peu de temps avant l’ouadi Goumeur, les rochers bas et bruns dits Amaré Bizza ; puis nous entrons dans les dunes.
Le vent, qui est devenu brûlant, me couvre constamment d’une couche de sable fin. J’en ai dans les narines, dans les oreilles, dans la bouche, dans les yeux. Ce sont de grandes dunes lisses et nues, dont certaines me paraissent dépasser quarante mètres ; tantôt nous suivons des coupures nettement marquées, qui les divisent en deux groupes éloignés d’une centaine de mètres ; tantôt nous franchissons un col qui nous conduit à une nouvelle coupure. La concavité de celles des dunes que nous laissons à l’ouest est orientée sud-ouest. Je vois par endroits de faibles affleurements rocheux. Il y a sur le sol des scories. Après avoir marché deux jours dans cette région sans végétation ni gibier, nous nous enfonçons dans un cirque d’environ cent cinquante mètres de diamètre, entouré d’une muraille de sable continue, dont le sommet fuit en courbe molle. On pourrait le comparer à une cuvette d’émail jaune clair, aux bords légèrement incurvés vers l’extérieur.
Là encore, ni arbres, ni herbe : seulement, par terre, de nombreuses crottes de chameaux qui attestent le passage de caravanes ; puis, dans le coin le plus septentrional, trois orifices circulaires d’un peu moins d’un mètre de diamètre, au ras de terre ; percés dans un rocher que le sable recouvre tout alentour, ils laissent voir, à trois mètres environ de profondeur, une vaste cavité pleine d’eau. C’est le puits de Latma.
Le début de l’étape suivante nous conduit sur la partie la plus élevée de la masse dunaire. Nous y recevons un vent frais et réconfortant. Les petits Gorânes qui conduisent nos chameaux et qui les ramèneront au retour, ont froid. Ils marchent vite, vêtus de serouals blancs et de halacks bleu foncé dont ils s’enveloppent aussi la tête : ce sont de grêles enfants de dix à douze ans ; leur résistance est surprenante. Quoique faisant toute la route à pied, ils ont vécu de rien, ou presque. Ils avaient emporté, pour les deux jours que nous venons de passer sans rencontrer d’eau, une petite guerba de douze à quinze litres, — ils sont sept, — mais comme nourriture, ils n’avaient rien pris avec eux ; ils se sont contentés du peu que les tirailleurs et mes boys, pour ne pas les laisser mourir de faim, leur donnaient sur leur propre ration. L’un d’eux est venu me montrer, ce jour-là, une formidable otite suppurante, qui lui déformait toute l’oreille, et dont il souffrait, m’a-t-il dit, depuis le départ. Il ne s’en était pas encore plaint, et était aussi gai que les autres. J’ai réussi à le soulager un peu.
Puis, nous sommes redescendus dans la plaine. Partis à trois heures et demie du matin, nous avons déjeuné près d’un puits marqué par un arbre unique, un hidjilidj, qui donne son nom à l’endroit. Quelques Arabes, quand nous y arrivons, y abreuvent huit chameaux. L’eau me paraît à une quinzaine de mètres. Il y a du pâturage alentour. Le sol est marqué de vastes taches blanches faites d’une argile fendillée et schisteuse.
Nous nous arrêtons là jusqu’à deux heures de l’après-midi. Nous marchons ensuite jusqu’à huit heures dans un reg absolument plan et nu. Nous dormons jusqu’à minuit, et nous nous remettons en route. Il y a sept jours que nous avons quitté Oum Chalouba. Vers cinq heures nous sommes à l’ouadi Rou, qui nous oppose toute une succession de sillons à sec, au lit de sable, séparés les uns des autres par des bandes de roches à silhouettes géométriques ; on croirait voir des entassements irréguliers, bas et allongés, de pierres de taille ; de plus près, on y remarque des traces accusées d’érosion. Puis, ce sont quelques dunes, d’autres dépressions sableuses où des roches plus hautes, aux sommets tabulaires, émergent.
La dernière de ces roches démasque une vaste étendue d’un vert sombre : Faya, la palmeraie, le poste blanc sous le soleil, le village gorâne, le village des goumiers, le village des passagers, formés de cases identiques à celles que j’ai remarquées à Oum Chalouba ; le village des Bornouans ; une large place, une mosquée neuve en briques séchées ; quelques pâtés de modestes maisons à terrasses, habitées par les Fezzanais ; le tout peu important.
J’ai fait, hier, mon 4.000e kilomètre depuis la Sanaga, point où j’ai abandonné les moyens de transport mécaniques. Le désert de Libye s’étend maintenant devant moi. Je suis arrivé au moment capital. Je dois ici, ou renoncer à ma tentative, ou m’engager définitivement sur la route à laquelle, tant de fois, j’ai songé.
Malgré le jour défavorable sous lequel mon enquête d’Abéché a fait apparaître mon projet, je ne puis croire à une impossibilité véritable. Le mot est tellement relatif !