CHAPITRE II
PRÉPARATIFS A FAYA
Nous avions atteint Faya — nommé aujourd’hui Fort-Berryer-Fontaine, en souvenir d’une mort glorieuse et d’un bon Français — le 10 septembre. Le commandant Couturier, chef de la circonscription du Borkou-Ennedi-Tibesti, était en tournée depuis trois mois. On attendait son retour d’un jour à l’autre. Le capitaine Ledru, son officier adjoint, le remplaçait. La subdivision du Borkou était administrée par le lieutenant Dufail, de qui l’aide cordiale, active et dévouée devait m’être précieuse pour la solution des petits problèmes que souleva, les jours suivants, la préparation de mon départ. Il y avait également là le lieutenant Brenneur, qui venait d’arriver ; l’adjudant Souverain, qui commandait une section méhariste ; un groupe de sous-officiers dont je connaissais quelques-uns pour les avoir rencontrés au cours de voyages antérieurs ; M. Trillant, chef du service radio-télégraphique, que j’avais, lui, aussi, déjà vu, trois ans plus tôt, au Kanem. Tous furent pleins d’amabilité pour moi.
Mon premier soin fut naturellement de reprendre mon enquête d’Abéché. Je m’étais ménagé, en prévision du cas où je me heurterais à des obstacles véritablement absolus, un itinéraire encore intéressant, quoique d’une portée infiniment moindre : l’ascension de l’Emi-Koussi, qui est le plus haut sommet du Tibesti (3.400 mètres), puis Bilma et Tunis par le Sahara. Répugnant à me targuer d’un projet incontestablement ambitieux tant que je n’étais pas sûr de pouvoir en entreprendre la réalisation, pour éviter aussi de trop attirer l’attention sur cette partie de mon programme, ce qui pouvait avoir des inconvénients, j’avais même cru devoir, depuis le début, mettre surtout en évidence mon intention de rentrer par Tunis et ne parler de mon désir d’atteindre Koufra que comme d’un rêve de voyageur évidemment très séduisant, mais bien difficile à envisager sérieusement avec les faibles moyens dont je disposais. Il y avait d’ailleurs, dans cette manière de l’apprécier, une part de vérité.
La réponse de Mohammed el Abid était arrivée enfin ; on m’en remit aussitôt la traduction, déjà prête. Elle était réservée, mais courtoise. Elle se terminait par l’assurance de bons sentiments à l’égard des Français. Mais elle donnait, relativement à ma demande d’un sauf-conduit, l’impression d’une fin de non-recevoir bien nette. Le chef senoussi annonçait son intention d’en référer à Sidi Idriss, grand-maître de l’ordre, lequel était au Caire ! C’était un peu remettre la solution aux calendes grecques. Mon interprétation, je l’ai su depuis, était exacte. Mohammed el Abid avait tous les pouvoirs nécessaires pour m’envoyer, de sa propre autorité, le laisser-passer demandé ; et Sidi Idriss, lorsque je l’ai vu moi-même au Caire en y arrivant, n’avait jamais eu connaissance de mon désir. Mohammed el Abid ne l’en avait même pas avisé.
En tout cas, il n’y avait pas refus catégorique, et la porte, si elle n’était pas ouverte, n’était pas expressément fermée. C’est là une circonstance dont je pouvais tirer parti, et il me parut dès ce moment possible de tourner à mon profit l’ambiguïté polie de la lettre du Chérif de Koufra.
Je fis appeler le cheikh des Fezzanais de Faya, Abdallah Younous, et lui demandai ce qu’il pensait de mon plan, que je lui exposai.
Abdallah Younous fut très net. Le chemin était extrêmement rude à partir du puits de Tekro ; il y avait là douze jours sans bois ni pâturages, avec deux puits seulement : il fallait, pour franchir cette zone ingrate, pouvoir marcher comme les indigènes, c’est-à-dire environ dix-huit heures sur vingt-quatre. Mais pour quiconque était à même de surmonter cette fatigue, le succès était très probable ; les attaques des Toubous, sur la route, étaient devenues fort rares ; les Fezzanais la parcouraient couramment par petits groupes de cinq ou six, même moins. Quant à Mohammed el Abid et aux Khouans ils étaient, selon lui, incapables d’attenter à la vie d’un étranger venant en ami et sans soldats.
Cette réponse levait pour moi toute hésitation. Il n’y avait pas de motif pour que les renseignements pessimistes de Fort-Lamy et du Ouadaï fussent plus exacts que les renseignements favorables de Faya ; et la contradiction catégorique qui se manifestait entre eux me laissait, logiquement, le choix. Abdallah Younous était, au surplus, un homme d’âge et d’expérience. Il ne donnait nullement l’impression d’un fanatique capable de m’orienter sciemment vers une issue tragique dans le seul but de venger des morts ou de plaire à Allah. Il exprimait très vraisemblablement sa conviction. En admettant même que son opinion fut déterminée en partie par le prestige que l’Européen avait, sous notre domination, acquis à ses yeux, et par l’idée qu’il avait appris à se faire de notre intangible puissance, il ne l’aurait certainement pas conçue si elle avait été en désaccord formel avec les éléments d’appréciation qu’il possédait par devers lui. Il était impossible, en présence de ses dires, de me refuser une chance, au moins, de succès. Serait-ce assez pour réussir : l’événement seul pouvait me fixer. En tout cas, c’était assez pour essayer.