D’ailleurs, pourquoi tant de souci de mettre la logique avec soi ? Nous sommes si glorieux du peu de raison que nous avons, que nous nous adressons à elle sans nous demander toujours si les circonstances lui fournissent des éléments d’intervention suffisants. Pourquoi, dans les cas douteux, la contraindre à trancher dans l’ombre, au lieu de décider simplement en faveur du côté où le désir nous incline ? L’instinct, une impulsion secrète, sont parfois les guides les plus sûrs.

J’entrai sans délai dans la voie des réalisations pratiques. J’engageai, le jour même, un nommé Nadji, ancien goumier, qui était allé déjà à Koufra et y possédait des relations.

Il ne s’était écoulé que dix heures depuis mon arrivée à Faya. Ce court espace de temps avait suffi pour changer entièrement la face des choses. Je fis, cette nuit-là, des rêves agités et joyeux.

Deux jours plus tard, on me présentait dix braves gens aux faces patibulaires, dont certains avaient déjà un ou deux meurtres sur la conscience ; le fait n’est pas rare chez les Gorânes, race batailleuse, sans méchanceté, mais qui estime que les armes sont faites pour qu’on s’en serve.

On leur expliqua ce dont il s’agissait. Le goût de l’aventure, l’appât d’une récompense, leur confiance dans le succès d’une entreprise que devait commander un Français, déterminèrent chez eux une acceptation empressée. On leur recommanda la discrétion, ce qui n’empêcha pas, d’ailleurs, que tout Faya s’entretint le jour suivant de mon prochain départ.

Tout semblait prêt.

Alors s’éleva la grosse difficulté. Mes hommes n’avaient pas de fusils. Il fallait leur en trouver.

Il n’y avait à Faya que les fusils 86 de la compagnie des tirailleurs qui occupe le poste, les fusils 74 du service local et un certain nombre d’armes de prise. Mais en dehors des fusils de la compagnie, tout était à peu près hors d’usage. J’envoyai un radio chiffré au gouverneur pour solliciter le prêt d’un certain nombre de ces derniers, prélevé sur l’excédent disponible ; j’offrais de laisser, en dépôt, leur valeur. On jugea peut-être, non sans raison, que mon expédition devant opérer en dehors de la zone française, il eût été incorrect, au point de vue international, de la munir d’armes réglementaires, et je ne reçus pas la réponse que j’espérais. Nous finîmes, à force de recherches, par trouver, dans Faya et aux environs, des armes vétustes dont quatre ou cinq fonctionnaient encore, et dont les autres devaient du moins tirer convenablement un premier coup : ensuite, les extracteurs étant hors d’usage, et les munitions, en outre, défectueuses, les ruptures d’étuis qui se seraient immanquablement produites au cours de l’expulsion des douilles à l’aide de la baguette, eussent mis obstacle à leur emploi ; néanmoins, c’étaient des armes tout de même ; leurs défectuosités n’étaient pas apparentes, et notre petite troupe, ainsi équipée, devait avoir une allure assez martiale pour intimider bien des agresseurs.

Le 20, il se produisit un fait nouveau : le retour du commandant Couturier, qui rentrait, avec le lieutenant de Bentzmann, de sa tournée dans le Tibesti septentrional. Il rapportait des renseignements extrêmement intéressants sur la route qui, du nord du Tibesti, conduit également à Koufra, et le choix de mon itinéraire se trouva brusquement remis en question.

La route de Sarra, à laquelle je m’étais arrêté, avait deux avantages : d’abord, c’était celle que me conseillait Abdallah Younous ; ensuite, c’était la route séculaire des caravanes indigènes, et, par là, la plus intéressante à explorer ; mais elle était, je l’ai dit, excessivement dure à cause de l’espacement des puits, de l’absence complète de bois et de pâturage de Tekro à Telab — c’est-à-dire pendant douze jours — et, abstraction faite des hommes, car on peut souffrir de la fatigue, mais je ne crois pas qu’elle ait jamais arrêté un voyageur, elle était épuisante pour les chameaux, obligés à la fois de marcher très vite, et de marcher sans s’alimenter pendant un temps qui excède la limite de leur sobriété habituelle.