30 septembre. — Départ à deux heures du matin, arrêt à cinq. Il était bien inutile de nous faire lever si tôt pour marcher si peu. Nadji ne paraît pas très sûr de son chemin. Les deux guides d’Ounyanga le laissent faire et s’abstiennent, comme s’ils désiraient éviter toute solidarité avec lui.
Je profite des loisirs que nous ménage cette lenteur pour observer mes hommes. Trois d’entre eux me font bonne impression. Les autres se montrent assez paresseux. Je les guérirai. Cette paresse ayant été particulièrement marquée hier, je leur fais faire aujourd’hui la route à pied.
J’ai chargé Ahmed et Denis — Gaudji n’est plus avec moi, je l’ai laissé à Ounyanga, c’était convenu — de se mettre dans leur confiance et de me rapporter leurs propos. Mon escorte militaire partie, je vais être à peu près à leur merci. Mes bagages, si modestes soient-ils, éveillent au plus haut point, ce n’est pas douteux, leurs convoitises. Il convient que je me tienne au courant.
La température s’abaisse de jour en jour. Le vent de N.-E. qui souffle presque sans interruption nous en rend la fraîcheur encore plus sensible. Les nuits sont froides, reposantes aussi.
Repartis à deux heures, nous nous arrêtons à six, après avoir franchi un étroit cordon de dunes. D’après Nadji, nous devions être à Tekro dans l’après-midi. Il semble nous retarder à plaisir.
Le capitaine le fait venir. Pourquoi ne pas coucher à Tekro ?
— Nous y sommes presque, répond-il. Mais ici, il y a des talhas ; à Tekro, il n’y a que des siwaks. Nous ne trouverions pas de bois sec pour faire du feu.
Les siwaks, aussi bien que les talhas, sont des arbres. Se moque-t-il de nous ? Nous n’en pouvons rien tirer d’autre, mais la nuit est tombée et force nous est bien de camper là.
Ce ne sont pas les premiers sujets d’étonnement que nous donne Nadji, au capitaine et à moi. Déjà, entre Faya et Ounyanga, il s’est montré cauteleux, menteur ; il m’a trompé sur des détails, mais toujours dans le sens de son intérêt et contre le mien.
Nous éprouvons le besoin de nous concerter un peu. Deux conclusions se dégagent des faits ; l’une, c’est que Nadji est bien loin d’avoir les capacités que nous lui prêtions à Faya ; l’autre, c’est qu’il prétend me mener à sa guise et me prendre pour dupe des prétextes par lesquels il essaye de donner le change sur ses infériorités. Pour le moment, c’est sans portée. Jusqu’à Koufra aussi. Il y a, dans le fait de couvrir le trajet dans de bonnes conditions, une question vitale pour tous, et ces conditions sont assez nettement déterminées pour qu’il ne puisse s’en écarter sans que les deux autres guides s’en aperçoivent. Mais à Koufra, je vais être forcé de l’employer comme négociateur au moment de mon arrivée. Si j’y suis accueilli, tout le monde verra en lui mon porte-parole. Alors, sans même lui prêter d’intentions coupables, car, ici surtout, il faut savoir se garder de prendre inutilement les choses au tragique, il nous est du moins permis de craindre que sa duplicité naturelle, son esprit d’intrigue, la cupidité aussi, ne le déterminent à des initiatives maladroites qu’on m’imputera sans me le dire, et qui pourront créer de dangereux malentendus. Il faut peu de chose pour soulever une foule. Nous décidons d’attendre et de l’observer de très près. Peut-être, au surplus, les environs de Tekro, sur lesquels nous n’avons que peu de renseignements d’Européens, et anciens déjà, se sont-ils modifiés et nous ménagent-ils une déconvenue quant à la végétation.