1er octobre. — Départ à 5 heures. Après deux heures et demie de marche dans une plaine sablée, semée de pierres par endroits, et tachée d’affleurements rocheux noirs ou blancs, avec, au loin, quelques reliefs, nous arrivons au pied d’une courte ligne de garas brunes assez accusées ; une faible dépression en forme la bordure immédiate ; des dunes, que coiffent des touffes de siwaks d’un beau vert frais et des atels, s’élèvent du fond de cette dépression ; çà et là, très rares, des talhas ; au ras du sol, un trou d’un peu plus d’un mètre de diamètre, où l’eau se montre à un mètre cinquante de profondeur environ. C’est le puits de Tekro. Une surprise nous y attend : on nous avait dit à Ounyanga que deux notables commerçants fezzanais venaient de s’engager sur la route de Koufra, mais qu’ils étaient partis trois jours avant notre arrivée. Or, nous trouvons près du puits leurs traces fraîches. Ils étaient encore là hier à midi.
Faire route avec ces Fezzanais qui sont, paraît-il, des gens d’importance, m’assurer leurs bons offices pour mon arrivée à Koufra, serait pour ma tentative un précieux élément de succès. Le capitaine le comprend comme moi et, sans perdre un instant, il dépêche deux goumiers — le sergent et le caporal — et un guide sur leur piste, avec ordre de les rejoindre et de les ramener s’il se peut.
Quant à Nadji, nous lui montrons les talhas, le bois sec, les preuves de son mensonge, et nous le confions, à titre de punition, à la garde d’un tirailleur qui l’empêchera de communiquer avec les autres indigènes.
2 octobre. — Nous allons attendre à Tekro le retour des deux goumiers qui doivent nous ramener les Fezzanais. J’ai installé ma tente sous un grand épineux ; le capitaine et l’adjudant ont fait monter les leurs un peu plus loin, près du puits. Les tirailleurs ont placé selles et armes suivant la formation carrée habituelle au désert ; la nuit, chaque homme couche près de sa selle, son fusil à portée de la main, approvisionné ; au centre du carré sont les bagages ; à la tombée du jour on y fait entrer les chameaux.
Je découvre un nouveau mensonge de Nadji, grave, celui-ci. Il avait été question, à Faya, que la section méhariste m’accompagnât jusqu’au puits de Sarra. Nadji nous avait dit à cette occasion que l’eau du puits était assez abondante pour qu’on pût y abreuver deux cents chameaux sans le mettre à sec — l’effectif des nôtres aurait été d’une centaine — et que des cordes y étaient laissées en permanence pour descendre les puisettes : nous le savions très profond. Néanmoins, nous avions abandonné ce projet, Sarra se trouvant au delà de la frontière française.
J’ai causé ce matin avec les deux guides d’Ounyanga. Ce sont deux hommes déjà âgés, aux traits fins, aux yeux rusés et circonspects. Jusqu’à présent, ils se sont montrés très réservés, communiquant à peine avec les autres, faisant bande à part. Je désire me mettre un peu plus en contact avec eux.
Il était naturel que l’entretien portât sur Sarra et sur la route qui y conduit. Ils sont d’accord pour m’affirmer que l’eau est au contraire peu abondante ; qu’on ne peut y abreuver plus de 25 chameaux par jour ; qu’il y a une corde, mais dans un tel état qu’il est prudent de n’y pas compter.
La question de l’abondance de l’eau a une importance facile à comprendre ; si on ne peut faire boire plus de 25 chameaux par jour, il faut quatre jours pour en faire boire 100, comme c’eût été le cas pour nous ; de sorte que quand le dernier a bu, le premier a déjà quatre jours d’abstinence. D’où nécessité pour le détachement de s’arrêter quatre jours au moins, ce qui diminue sensiblement sa mobilité ; et départ, ensuite, dans des conditions défectueuses quant à l’état d’une partie des animaux.
C’est pour un motif de cet ordre que les rezzous, au désert, n’ont d’ordinaire qu’un très faible effectif ; la moyenne est de 60 à 80 chameaux ; en outre, ils choisissent soigneusement des routes où l’eau se présente en quantité satisfaisante. Autrement, avec leur butin surtout, ils seraient retardés à chaque puits et perdraient beaucoup de leurs chances d’échapper à la poursuite d’un petit détachement sans bagages.
Nadji risquait ainsi de nous placer par son mensonge dans une situation au moins difficile, et que l’intervention de circonstances toujours possibles, une attaque, par exemple, aurait pu rendre critique.