Il n’y a pas eu d’intention criminelle de sa part, son sort, jusqu’à Koufra, étant à peu près inéluctablement lié au nôtre. Mais sa tendance à l’imposture, même inutile, n’en est pas moins dangereuse, comme je l’ai dit.

Je ne veux rien faire à la légère et je remets à demain ma décision.

Le guide, qui est parti hier avec les deux goumiers, arrive seul, à la nuit. Les traces relevées au puits ne sont pas celles des Fezzanais. Sans doute des Arabes sont-ils venus chercher du sel par ici, et nous avons confondu. Les Fezzanais ont quatre jours d’avance. Les goumiers font demander s’ils doivent continuer ou revenir. En attendant les ordres, ils marcheront très lentement, pour qu’on puisse aisément les rattraper. Un autre guide part immédiatement sur leur piste pour leur dire de rebrousser chemin.

3 octobre. — Nous tenons conseil, le capitaine et moi, au sujet de Nadji. Nous nous trouvons finalement d’accord pour estimer qu’il est préférable que je m’en sépare. Il rentrera à Faya avec le détachement.

La décision n’est pas sans gravité. De toute manière, je vais arriver à Koufra dans des conditions délicates, puisque, après avoir demandé un sauf-conduit, je m’y présenterai sans qu’on me l’ait accordé. Mais avec Nadji, j’avais du moins un négociateur connu dans la place. Je me trouverai maintenant, au contraire, sans un seul homme du pays ; je ne serai qu’un étranger accompagné d’étrangers. Enfin, sur mes hommes, je considère que Denis et Ahmed, quoique à peu près sûrs, ne sont pas accoutumés au désert, à l’esprit, aux mœurs de ses habitants, et me seraient de peu d’utilité en dehors de leur service ; quant aux autres, malgré le soin avec lequel nous les avons choisis, je ne les connais pas, je ne suis pas connu d’eux, et les liens qui les soumettent à mon autorité sont bien nouveaux pour être très forts ; or, je vais être, à peu de chose près, à la merci de leur fidélité.

Pour pallier, dans une certaine mesure, les inconvénients de cette situation, je me décide à attendre ici le retour des deux goumiers ; je prendrai avec moi le caporal, qui, à Faya, a fait ses preuves. C’est une solution. Tout vaut mieux, en tout cas, que d’emmener un fourbe, dont la moindre tentation, là-bas, peut faire un traître.

Le chef d’Ounyanga est là. Il est arrivé ce matin, amenant cinq chameaux dont nous avions besoin pour remplacer cinq des miens, moins bons que les autres.

Il y a aussi, à quelques centaines de mètres du puits, trois hommes d’Oum Chalouba, venus chercher du sel gemme. Chacun d’eux est accroupi devant un trou d’environ quarante centimètres de profondeur. Il écarte le sable fin qui forme la première couche du sol, et en tire des pierres informes dont la couleur va du rougeâtre au blanc. C’est le sel de Tekro. Il y a une zone de salines ici, une autre à Arouelli, une autre à Dimi.

J’emploie le reste de la journée à écrire quelques lettres, à me reposer en vue du long effort que je vais avoir à fournir. Ce n’est guère que dans les contrées lointaines qu’on goûte le véritable repos, dans la véritable liberté. En Europe, les préoccupations du jour disputent, la nuit, notre esprit au sommeil, et ce que nous y appelons l’indépendance n’est qu’un modeste compromis entre de multiples servitudes et l’ambition timide de nous en affranchir.

4 Octobre. — Je profite de la présence du chef d’Ounyanga, qui n’est pas reparti, pour le questionner sur les deux Fezzanais qui nous précèdent. Il me confirme que ce sont des commerçants sérieux. L’un d’eux a un frère à Faya. Mais voici qu’il me parle des « petits » qui les accompagnent.