J’ai besoin d’un objet qui se trouve dans l’une des cantines. Je la fais apporter. Je fouille vers le fond. Ahmed, qui est là, me saisit brusquement la main. Il vient de voir un petit scorpion jaune qui frétille dans mes effets. Il le cherche, l’attrape adroitement et le tue. La piqûre de ces scorpions n’est pas mortelle, mais elle détermine des accidents douloureux, de la fièvre, un phlegmon parfois. Je suis d’ailleurs muni de sérum anti-serpent.
Voici quelque chose de plus sérieux. L’adjudant Souverain vient me chercher. J’ai emporté de Tekro, pour moi, Denis et Ahmed, onze guerbas pleines ; les hommes d’escorte ont les leurs. Nous en usons, à nous trois, une par jour à peine. L’adjudant vient de constater qu’on a volé de l’eau dans les onze, et que la plupart sont à moitié vides. C’est un acte de grave indiscipline, et un mauvais début. Je retourne à ma tente : je prends un petit revolver que j’ai dans ma cantine, je le mets dans ma poche et je reviens. Je procède à un semblant d’enquête qui, bien entendu, ne donne pas de résultat. Alors, je tire mon revolver, je le mets sous le nez de celui des partisans qui est le plus proche, et je l’avertis que le premier acte de ce genre sera puni d’une balle dans la tête. Il a cru que j’allais tirer, et il a changé de visage.
Désormais, les peaux de bouc, aux arrêts, seront étalées sur une natte, près de moi. On n’y touchera qu’en ma présence. Ces gens ont leurs qualités, mais ce sont d’incorrigibles pillards. Il est nécessaire que je les prenne en main. Jusqu’ici, j’ai laissé au capitaine le soin de la discipline ; à me voir m’en désintéresser, ils ont conclu à ma faiblesse. Demain, je vais être seul avec eux ; le moment est venu de les détromper.
L’aspect de la région est le même. Les points de repère font absolument défaut. Nous repartons à deux heures trente et nous arrêtons à sept heures trois quarts.
Je vais dîner, pour la dernière fois, avec l’adjudant. Demain, il regagnera Tekro avec son escorte. A la clarté des étoiles, on dresse, dans la nuit, notre table. On apporte un photophore, puis le repas : riz, endaubage, figues cuites, café, notre menu habituel, auquel s’ajoute, en cette période de longues étapes, un peu de vin.
10 octobre. — A deux heures quarante-cinq, par une nuit claire et fraîche, je prends congé de mon compagnon. Une poignée de main cordiale, des vœux de bonne chance réciproques. Je le remercie sincèrement. Il a été pour moi un aimable et précieux collaborateur.
Me voici livré à mes propres forces. Je songe au navire, qui, le pilote parti, s’avance, seul désormais, vers la pleine mer. Selon mon habitude, je marche deux heures, puis je monte sur mon chameau. La température, au lever du jour, s’abaisse encore, et je m’enveloppe frileusement dans une couverture. Pourtant, depuis Tekro, les journées, de nouveau, sont devenues assez chaudes.
Vers huit heures, je dépasse un squelette humain convulsé, blanchi, à demi ensablé. Ses mains, crispées, sont ramenées devant sa poitrine, dans une attitude d’agonie. Un peu plus loin, j’en aperçois un autre. Je n’avais encore rencontré cette particularité dans aucune contrée, même au Sahara[20]. Ce sont de pauvres gens qui ont été mangés par le désert, selon l’expression de Nadji, lorsqu’il m’entretenait à Faya. Ils sont morts là. Leurs ossements se dessèchent et blanchissent dans le grand silence désertique, enveloppés d’un linceul de lumière, veillés tour à tour par le soleil et par les astres de la nuit. C’est une tombe qui en vaut bien d’autres.
Halte à dix heures quinze, tente, déjeuner. Le sable porte la trace de chameaux qui ont couché là récemment. Mais les empreintes d’arrivée et de départ ont été effacées par le vent.
Un cordon de dunes éloignées reste presque constamment visible, depuis quelque temps, dans l’Ouest. A l’Est, plus loin, semble-t-il, une autre ligne de hauteurs au sommet rectiligne, mais dont je ne puis dire si ce sont des dunes ou une falaise. Elles paraissent baignées dans des flaques d’eau bleue, où elles se reflètent. Ces flaques sont des effets de mirage. Autour de nous, le sable est uniformément plan et nu.