Alors, plutôt que d’entreprendre, dans des conditions matérielles défectueuses, un effort physique que les indigènes mêmes me représentent comme si considérable, je donne, à la surprise et à la déception générales, l’ordre du retour. Nous allons rentrer coucher à Tekro. On m’y aménagera ce soir même une autre selle. Je l’essaierai demain matin ; l’après-midi, si elle est parfaitement au point, nous repartirons.
Sous ces latitudes, une écorchure ne se néglige pas impunément ; elle est toujours de conséquence. S’envenime-t-elle, l’adénite survient presque aussitôt, et cette complication, souvent bénigne en France, s’aggrave ici avec une incroyable rapidité. C’est alors, pour plusieurs semaines, l’immobilisation forcée. Je ne veux pas introduire cet aléa supplémentaire parmi ceux que mon voyage présente déjà.
Le fait qu’on accepte certains côtés aventureux d’une tentative ne doit pas conduire à l’envisager avec insouciance dans tous ses détails. Se griser du risque est une faiblesse et une infériorité. La réalisation des entreprises hasardeuses appartient aux esprits prudents.
Le ridicule de notre retour solennel, après notre solennel départ, ne me fait pas hésiter un seul instant.
7 octobre. — Le secret espoir que je conservais de voir arriver les goumiers ce matin est encore déçu.
Ce que nous ont dit les Fezzanais est certainement faux ; à l’examen, les détails ne concordent pas. Où sont-ils ? Peut-être à Sarra, leurs chameaux morts, ne pouvant revenir. Ils y ont de l’eau, et la chair de leurs animaux : je les trouverais du moins vivants, en ce cas. D’autre part, ont-ils rejoint les marchands, et, alors, que s’est-il passé ? Toutes les hypothèses sont permises. Jusqu’à présent, ils ont exécuté à contre-sens chacun des ordres qui leur ont été donnés. Si les Fezzanais, confiants dans leur nombre, ont résisté à leur injonction de rebrousser chemin, ils ont dû employer la force ; en admettant même qu’ils aient eu le dessus, la mort d’un homme du côté adverse pourrait me coûter cher lorsque j’arriverai à Koufra.
Qui vivra verra.
Nous quittons Tekro à deux heures. J’ai cette fois une selle parfaite. Nous marchons jusqu’à sept heures et demie. Le terrain n’est d’abord qu’une succession de reliefs faibles, formations rocheuses, tronconiques principalement, et de dépressions à fond de sable. Nous dépassons, vers six heures, un petit enclos de pierres qui désigne à la piété des voyageurs une place où s’arrêta Sidi Mohammed el Mahdi, le prophète vénéré des Senoussia, oncle de Mohammed el Abid. Quelques-uns de mes hommes y prient un instant. Nous arrivons ensuite à une plaine de sable qui s’étend de toutes parts jusqu’à l’horizon. Nous y campons.
8 octobre. — Repartis à une heure et demie du matin, nous marchons jusqu’à neuf heures. Je fais monter ma tente, car le soleil est encore très chaud ; le soir, nous éviterons cette perte de temps ; c’est d’ailleurs ainsi que nous procédons depuis Faya. Nous nous remettons en route à trois heures, et, à sept heures, nous arrivons à des roches ensablées qui marquent le début du plateau de Jef Jef ou Jeb Jeb. Nos chameaux, excellents et à peine chargés, marchent à une allure très rapide. Arrêt à sept heures quarante.
9 octobre. — Départ à deux heures trente-cinq du matin. A cinq heures cinquante, nous commençons à descendre. Le plateau s’abaisse progressivement, par longs gradins faiblement accusés. A dix heures un quart, arrêt dans une dépression sablée.