Mes hommes ne peuvent ignorer que j’emporte des sacs d’argent dans mes cantines ; je les ai souvent ouvertes devant eux depuis Faya. J’en retire ostensiblement ces sacs et je les leur fais porter au capitaine à qui je demande, en leur présence, de les conserver. Dans la nuit, je les reprends et je les remets à leur place. Il est inutile d’éveiller les convoitises.
6 octobre. — Je vais le matin voir le capitaine Ledru sous sa tente. Je tiens, malgré que le lieu ne comporte guère de protocole, à bien marquer par cette visite de remerciements, le sentiment où ses procédés m’ont laissé. Sans enfreindre à aucun moment les instructions supérieures qui prescrivent aux autorités françaises d’observer à l’égard des territoires libyens une réserve absolue — nous n’y sommes plus chez nous — il m’a manifesté en toute occasion sa sympathie personnelle pour mon effort, et je reste vivement touché de l’intérêt amical dont j’ai trouvé la preuve dans ses moindres initiatives.
C’est un peu la France dont je m’éloignerai tout à l’heure en le quittant. Il représente ici cette phalange coloniale où tant de nobles caractères, tant de Français courageux, désintéressés et modestes, donnent à l’intérêt national le meilleur de leur vie, de leur santé et de leur cœur. Je parle ici des civils comme des militaires, des militaires comme des civils. Ils doivent être unis devant la gratitude du pays comme ils sont unis dans l’effort.
Cependant, quelque chose de notre commune patrie m’accompagnera encore, car un peu du prestige français est engagé, avec moi, dans ma tentative.
Nous ne sommes prêts qu’à trois heures. Nous partons. Après six kilomètres, la fourche de ma bassoure se fend en deux. La bassoure est la selle qu’on emploie dans ce pays pour les chameaux. Je connais quatre sortes de selles indigènes, encore que les deux dernières ne soient, à proprement parler, que des bâts. Il y a la rahla, la meilleure de toutes lorsqu’on y est un peu habitué ; c’est celle des Touaregs : un plateau circulaire, légèrement creusé ; derrière, un dossier fuyant sur lequel on ne s’appuie pas ; devant, une croix, dont on peut, au besoin, saisir la base. Je n’en ai pas trouvé à Faya. Il y a la selle de Mauritanie, qui se rapproche de la rahla, en plus large, moins dur et peut-être plus confortable ; la haouia, formée de deux Y renversés que réunissent des traverses ; elle repose sur un long coussin qui épouse la forme de la croupe et des flancs de l’animal ; la bassoure est formée, elle aussi, d’Y renversés, mais elle est plus longue et plus large. Deux coussins supportent l’Y antérieur, deux autres l’Y postérieur. On dispose ensuite sur cette carcasse une certaine épaisseur de couvertures.
La bassoure est très confortable, à la condition que la bosse du chameau ne dépasse pas son armature de bois ; autrement l’échine de l’animal forme saillie et l’Européen le plus entraîné blesse en quelques heures. Cette condition n’est pas toujours aisée à réaliser. Les chameaux, lorsqu’ils sont en bon état, ont une bosse très accusée ; son volume est en proportion des réserves dont ils disposent ; c’est elle qu’on observe d’abord pour juger de l’état de l’animal ; et comme celui-ci, lorsqu’on marche, vit le plus souvent sur ces réserves, il est important de ne se mettre en route qu’avec des chameaux chez qui ce témoin de prospérité soit d’un volume significatif.
Le chameau, en effet, boit et mange proportionnellement à sa taille, ce qui n’a rien que de naturel. Mais il a le privilège de pouvoir manger et boire en une seule fois pour plusieurs jours, accumulant ainsi des provisions qu’il dépense ensuite progressivement. Il a encore d’autres avantages. C’est la monture la plus douce, la plus facile et la moins fatigante, lorsqu’il est normalement dressé, et la légende du chameau qui donne le mal de mer ne manquera jamais de faire sourire un Saharien.
On croit, en revanche, trop volontiers, que sa résistance à la fatigue est presque sans limites : un chameau ne travaille guère plus de quatre mois par an ; il se repose et récupère pendant les huit autres.
Mais je reviens à l’incident qui m’a fourni l’occasion de cette digression.
Je fais desseller immédiatement plusieurs de nos montures ; je prends la bassoure qui me paraît devoir convenir le mieux. On la dispose, j’essaie, et je suis forcé de descendre, la bosse dépasse. Je procède à deux autres expériences : elles sont également négatives.