J’ai eu à réprimer cette nuit un nouvel acte d’indiscipline de la part de mes hommes. J’avais commandé un tour de faction. Je me suis réveillé vers une heure et j’ai procédé à une inspection du carré. Chacun dormait, abrité derrière sa selle. Les chameaux étaient parqués au milieu. Mais de sentinelle, point. Je m’adresse à Doma, qui me paraît plus sûr que les autres et que je charge, depuis le départ, de transmettre mes ordres.
— C’est, me dit-il, le tour de Guetté ; Degoré l’a précédé.
Nous les réveillons tous deux. C’est très net : Degoré a prévenu Guetté que c’était son tour, mais Guetté s’est bien gardé de bouger. Le coupable se voit infliger, séance tenante, une punition qui lui donnera à réfléchir et apprendra aux autres, tirés de leur sommeil par l’incident, que j’ai l’intention de me faire obéir.
Nous nous sommes arrêtés à dix heures. Nous ne remportons qu’à deux heures quarante. Nous dépassons de nouveaux ossements humains. Vers sept heures, les guides me montrent une étoile que le soir a fait apparaître à l’Ouest. Ils me disent qu’avant qu’elle ne se couche, nous serons au puits. Mais ils s’arrêtent une heure plus tard ; nous en sommes tout près et, dans l’obscurité, ils craignent de ne pas le voir ; nous allons attendre le jour. C’est pour tous une nuit longue et réconfortante. Nous dormons encore jusqu’au matin.
12 octobre. — Les guides partent seuls, dès l’aurore, pour reconnaître les environs, ils reviennent une demi-heure après, sans avoir rien découvert ; ce doit être un peu plus loin. On selle les chameaux. On me raconte en route l’aventure du lieutenant Fouché qui, en 1914, avec un détachement, a poussé jusqu’à Sarra. Son guide l’a perdu et son audacieuse reconnaissance a failli tourner au tragique. Il est le seul Européen qui ait atteint ce point jusqu’à présent.
Le sable est bossué depuis quelque temps de légers mouvements de terrain. Des affleurements rocheux, tout en débris, mettent des taches sur le sol. Ils se présentent par endroits sous la forme de petits cônes d’un mètre environ de relief. Rien de plus mort que ce pays. C’est un paysage lunaire. Il est des déserts où on trouve un peu de végétation, quelques animaux. Ici, des ossements, c’est tout ; en dehors du passage de rares voyageurs, le soleil qui se lève en ce moment à ma droite, se couche chaque jour sans qu’une goutte de sang ait échauffé une veine, sans qu’une goutte de sève ait vivifié une tige ; nul autre mouvement que la course du sable soulevé par les masses d’air qui fuient sans cesse, puissamment aspirées, en cette saison, vers le Sud-Ouest ; nul autre bruit que la plainte des vents.
L’esprit subit l’influence de cet aspect. Le caractère absolu de l’isolement ambiant lui fait perdre à la fois la notion du temps et celle des distances. On ne se sent ni éloigné ni rapproché d’aucun lieu. Les souvenirs les plus lointains semblent être ceux d’événements proches.
Mais voici que les guides s’arrêtent et montrent, à quelques centaines de mètres de nous, un point blanc. C’est une petite tente conique. Nos gens seraient-ils là ? J’envoie Doma et Suleyman la reconnaître. Suleyman est, avec Doma, le meilleur des six partisans.
Près de cette tente est un monticule de trois à quatre mètres de relief, couronné de pierres, mais je ne vois pas le puits.
Nous approchons ; Doma revient ; la tente est occupée par deux Fezzanais, deux hommes de la caravane que les goumiers ont rejointe. Ils viennent d’ailleurs à ma rencontre. Que s’est-il passé ?