« Nous sommes arrivés droit sur le puits, m’a-t-il dit. Nous ne l’avons pas dépassé. Nous ne l’avons pas cherché. Il n’était ni à l’Est, ni à l’Ouest. Nous l’avons trouvé tout de suite. C’est parce que ton cœur est blanc. Sur cette route, ceux dont le cœur n’est pas blanc ne trouvent pas le puits. »

Il continua quelque temps sur ce ton, et, visiblement satisfait, s’arrêta. Je croyais que c’était fini, mais Sidia voulait parler à son tour. Plus bref, car Toroe avait épuisé toutes les ressources de l’éloquence, il me répéta la même chose. Puis ils s’en allèrent côte à côte, toujours lents et solennels, et rejoignirent les autres. A mon tour, j’allai à eux.

— Comment, leur dis-je, trouvez-vous la route ? Quels sont vos points de direction ?

— Il faut, me répondirent-ils, marcher en regardant de l’œil gauche l’étoile qui ne tombe jamais.

En effet, on marche à peu près Nord-Nord-Est. Il parlait de l’étoile polaire.

Tout est relatif. Ce puits, ces hommes, me donnent ici une impression de confort, d’animation, — de centre important ; et c’est avec un sentiment de joie et de bien-être que je vais maintenant me coucher paresseusement sous ma tente, où l’on vient d’étendre une natte.

L’après-midi, les Fezzanais, que j’ai invités à prendre le thé, insistent pour que j’attende le retour de leurs compagnons. Ils seront là demain, m’assurent-ils. Ce sont encore dires d’indigènes. Néanmoins, mes provisions me permettent de m’arrêter quarante-huit heures, et je décide de le faire. Eux-mêmes ne sont jamais allés à Koufra, et leur conversation, banale, ne m’apporte aucun renseignement.

MISSION BRUNEAU DE LABORIE
Itinéraire relevé dans le Désert de Libye
7 octobre - 4 décembre 1923

Je vais ensuite assister à l’abreuvoir des chameaux, qu’on a fait manger d’abord, afin qu’ils boivent davantage ; la paille qu’on leur donne est celle que nous avons emportée, car il n’y a aucun pâturage. Cinq ou six hommes, en file, placent la corde sur leur épaule et s’éloignent en courant gaiement jusqu’à ce que la dellou, préalablement immergée, réapparaisse à l’orifice ; deux autres la prennent alors, versent son contenu dans le panier abreuvoir, au fond duquel est une toile de tente qui évite les fuites, et le chameau de qui c’est le tour baisse son grand cou et commence à se désaltérer. Les autres, entravés d’un pied qu’une corde remonte et fixe contre leur cuisse, sagement, attendent derrière lui. Les vingt et un premiers ont leur ration complète. Je suis forcé de réduire celle des deux derniers, car l’eau s’épuise ; ils se dédommageront demain. L’opération a demandé environ trois heures et demie. Je donne tous ces détails, qui semblent fastidieux, parce qu’à défaut d’un intérêt de pittoresque, ils offrent un intérêt pratique. Je ne puis toutefois les multiplier ici à l’excès, et les voyageurs qui désireraient des indications plus précises et plus complètes les trouveraient dans les rapports que j’ai déposés au Ministère des Colonies et à la Société de Géographie.