Squelettes, mirages.
A la halte de midi, l’un de ces derniers met une belle flaque bleue si près de nous que j’engage Denis à profiter de cette eau tentante pour aller remplir les bidons. Mais il me répond d’un air vexé qu’il sait très bien ce que c’est. Denis devient un homme du désert.
On se croirait sur une plage immense où la mer, en se retirant, aurait laissé quelques mares.
Demain, a dit Toroë, le puits. Ce sera, comme toujours, un pauvre point dans le sable triste ; mais ce nom bref, qui, en France, évoque seulement l’idée peu émouvante de besognes rustiques, prend ici une incroyable ampleur.
Marche : 10 heures 35.
17 octobre. — Nous partons à cinq heures vingt. Une longue gara, au loin, à l’ouest. Puis une pente légèrement ascendante, une petite crête à peine marquée, et, devant nous, à une dizaine de kilomètres, semble-t-il, beaucoup plus loin en réalité, un groupe rocheux : le Hadjer Bichara.
Entre lui et nous, il y a d’abord une nouvelle plage de sable parfaitement lisse et sans une tache, et une ligne de dunes, pointe avancée de la masse dunaire occidentale qui, près ou loin, semble nous accompagner toujours. J’affirmerais que cette pointe est à trois cents mètres environ ; mais pendant plusieurs heures, je suis l’objet des illusions de distance les plus inattendues pour moi, malgré l’habitude que j’ai de ces régions. Tantôt le hadjer s’approche avec une rapidité incroyable ; tantôt je le vois plus éloigné encore que lorsque je l’ai aperçu pour la première fois. La ligne des dunes me paraît longtemps aussi proche ; puis, tout à coup, au lieu des trois cents mètres que j’ai notés d’abord, j’ai l’impression que des kilomètres m’en séparent. A cela se mêlent des phénomènes de mirage qui parfois noient de bleu et parfois démasquent telle ou telle partie de l’ensemble. Je finis par détourner, de cette fantasmagorie, mes yeux que lasse son optique d’erreur. Je prends mon carnet et je note, pour la reproduire plus exactement dans la suite, la succession des illusions dont mon observation s’est abusée.
Nous mettons quatre heures pour arriver à la lisière des dunes ; mes trois cents mètres représentaient plus de vingt kilomètres. Il est dix heures trente-cinq quand nous campons au milieu d’elles, après cinq heures et quart de marche.
Ahmed, en route, vient me demander, quand je le renverrai à Faya, de ne l’adjoindre ni aux partisans, ni à des commerçants fezzanais. Les premiers ne lui inspirent que peu de confiance s’il a sur lui les gages que je lui aurai payés. Les seconds, paraît-il, ont pour habitude d’abandonner sur la route tout homme incapable de marcher ; et, s’il tombe malade, il se voit déjà perdu.
A cinq heures cinquante nous atteignons le puits. Nous avons marché trente-quatre heures quinze, depuis Sarra. A peu près identique à celui-ci, il est à quelques centaines de mètres au sud-ouest du hadjer Bichara. Un monticule d’ossements, élevé tout près, en signale l’emplacement. Alentour, innombrables, sur un vaste rayon, d’autres ossements sèment le sable de petites taches blanches.