Le hadjer lui-même est un groupe de reliefs rocheux de vingt à trente mètres ; il étend vers nous plusieurs longues arêtes noirâtres entre lesquelles de larges espaces sablés montent en pente douce. Il est flanqué à l’est et au sud-est de plusieurs groupes analogues, quoique moins importante.

Ici encore, mes deux vieux guides viennent me faire chacun leur petit discours. Je les vois encore, debout l’un près de l’autre, noirs et grêles dans leur pagne bleu, bien droits, presque au garde à vous. Mon cœur, décidément, est d’une parfaite blancheur.

Je fais dresser ma tente, puisque nous devons nous arrêter encore pour attendre les Fezzanais.

Tandis que les hommes s’empressent à la tirer du grand sac de cuir qui l’enveloppe, je repais mes yeux du spectacle de ce site sans grâce, mais qu’avant moi nul Européen n’avait vu ; et j’éprouve une satisfaction intense à la pensée que la Société de Géographie, en me confiant le soin d’y porter son pavillon scientifique, ménageait à un Français le privilège d’en fouler le sol pour la première fois.

18 octobre. — Le vent, durant la nuit, a secoué si fort ma tente qu’il m’a privé de sommeil la plus grande partie du temps.

Le matin, je passe trois heures à visiter le hadjer Bichara. L’après-midi on fait boire les chameaux. Je mesure la profondeur du puits ; l’eau est à trente-quatre mètres environ : un peu plus de vingt-six longueurs de fusil 1886 ; les indigènes disent vingt-trois brasses, ce qui revient sensiblement au même. J’en note les autres caractéristiques, pour mon rapport technique.

Je remarque, tout près, des chebakas vides. Les chebakas sont de robustes filets dans lesquels on place souvent les charges des chameaux. Ceux-là ont contenu de la paille. Leurs propriétaires, après les avoir vidés, les ont laissés là pour s’embarrasser moins ; ils les prendront au retour ; le voisinage immédiat du puits est, me dit-on, lieu sûr ; les dépôts qu’on y laisse sont scrupuleusement respectés. Il n’en serait pas de même dans le hadjer, par exemple ; c’est déjà plus loin.

19 octobre. — Je prends encore quelques observations, puis des photographies. Un coup de vent met à jour une partie d’un nouveau squelette humain. C’est un véritable ossuaire que cet endroit.

Les nuits sont très fraîches. La chaleur est toujours forte de neuf heures et demie à quatre heures. Le vent est intermittent.

La contrée est éminemment lassante pour l’esprit. Je finis par éprouver une impatience — si peu que ce sentiment puisse avoir sa place au désert, où la notion du temps s’efface — d’apercevoir quelque part une note verte, dans tout ce jaune et dans tout ce brun.