La journée s’achève dans le repos. Le soleil se couche. L’horizon s’embrase, puis s’éteint doucement. Une teinte rose éclaire l’âpre roche du Hadjer Bichara. Les hommes se sont mis en prière, et dans cette ambiance d’Angelus, je me suis écarté quelque peu pour m’abandonner mieux au charme du crépuscule. Je goûte la paix de cette heure ; bientôt peut-être, car Koufra est tout près, j’en connaîtrai de plus agitées.
Instinctivement je me suis dirigé vers le puits. Je me suis arrêté devant ses pierres frustes, et j’ai été surpris du sentiment de confiance, presque de piété, qui m’a envahi tout à coup. Il est ici le but et le refuge, il est le secours et le seul secours. Il emprunte une sorte de solennité à l’inappréciable trésor qu’il recèle, dernier témoin d’une volonté animatrice, et aux drames où sombre la vie de ceux qui l’ont trop longtemps cherché. Le désert, partout ailleurs, est impitoyable.
Déjà, en prévision du départ proche, on a replacé, sur l’orifice étroit, la trappe grise. Du sable fraîchement et soigneusement tassé en assujettit à nouveau les bords, fermant la demeure profonde où dort l’eau salutaire ; pourtant cette eau reste le viatique qui nous soutiendra jusqu’au bout ; demain, elle va nous accompagner dans nos guerbas pleines.
Des tombes se referment ainsi sur les êtres très chers dont l’affection, en ce monde, est le principal élément du bonheur. Mais après que la mort a plongé dans ses implacables ténèbres la source où nous puisions le plus pur de notre force et de nos joies, nous emportons encore, jalousement et pieusement cachés dans le coin le plus secret de notre cœur, le bienfait de cette affection, et sa douceur ; comme l’eau pure sur la piste désertique, elle continue de nous aider à traverser les lieux arides où le caprice des circonstances conduit le cours de notre vie.
20 octobre. — Nous nous mettons en route à cinq heures vingt. Les Fezzanais ne sont toujours pas là. Je n’aurai de la sorte ni eux, ni le caporal goumier. Mais mes provisions sont déjà fortement entamées. Il me faut prévoir l’éventualité d’une période d’expectative en arrivant à Koufra. Il serait imprudent d’attendre davantage. Le manque de vivres dépasserait en gravité tout ce dont j’ai à me préoccuper. Je me décide à tenter l’aventure dans ces conditions, puisque la possibilité de les modifier m’échappe.
J’apprends en revanche une circonstance très intéressante pour moi : le chef de Telab, le petit village par lequel nous allons aborder la célèbre oasis, a un fils qui habite Ounyanga. Ce fils s’est bien gardé de se faire connaître à notre passage, craignant sans doute qu’on ne l’emmenât. Mais il a chargé Suleyman de recommander à son père qu’il me fît bon accueil. Suleyman me le dit aujourd’hui seulement.
Arrêt à dix heures vingt, auprès d’un nouveau groupe rocheux.
L’après-midi est marquée par un petit désastre. Ma montre, la seule qui marchât encore, s’est arrêtée. Je vais essayer de me servir d’un podomètre, mais quelle précision me donnera-t-il ?
Les reliefs, lignes étroites de garas, se multiplient sans arriver à mettre de vrai pittoresque dans le paysage. Nous marchons environ six heures. La soirée est fraîche, la nuit froide.
Je fais à Doma de sérieuses recommandations pour le service de garde. Si les Toubous ont été avertis de notre départ de Faya, comme c’est vraisemblable, c’est sur cette dernière partie de la route qu’ils nous attaqueront, car c’est celle qui se rapproche le plus du territoire qu’ils occupent.