Enfin du café arrive, puis un repas.

Le soir tombe. Un à un, les visiteurs se retirent. On apporte une lanterne où brûle une bougie. On la pose à terre. Elle éclaire une petite zone circulaire, sur le sol. Le reste de la case est dans l’obscurité. J’attends, désœuvré.

Vers neuf heures, on m’annonce le chef Amran. C’est un grand Arabe, sec, ridé, qui a de l’allure et qui n’hésite pas. « J’ai bien fait, me dit-il tout de suite, de me fier aux gens de Koufra. Je suis ici son hôte. Si la réponse de Sidi Mohammed, que tous maintenant s’étonnent de voir tarder autant, était négative, lui-même me reconduirait jusqu’au premier puits pour que je ne sois pas attaqué en route. Puis, il me demande si je désire qu’on couche près de moi. Lui-même s’y offre. Je réponds que, sous le couvert de l’hospitalité musulmane, je me sens en pleine sécurité et que je préfère n’avoir personne. Il paraît sensible à ma confiance.

Je vais voir mes hommes. Tout se passe au mieux. A peine suis-je arrivé que Toroë et Sidia s’avancent et, selon le rite qu’ils ont institué, ils me font l’habituel discours, que j’écoute gaiement. Je rentre et je passe une nuit tranquille et reposante. Le matin, vers huit heures, pendant que je cause avec le chef qui est déjà venu me rendre visite, on vient le chercher : des soldats arrivent. Il me dit de ne pas bouger et sort.

Cinq minutes plus tard, il revient et, derrière lui, entrent quatre hommes : un officier, un commandor qu’on appelle Effendi, et trois soldats. Ils sont tous parfaitement bien tenus, en costume kaki, à l’européenne, avec boutons de cuivre, jambières de cuir, chaussures et fusil à tir rapide, muni d’une courte baïonnette qui se replie le long du canon. J’ai retrouvé souvent ces particularités d’équipement et d’armement dans la suite.

Le commandor, un grand gaillard aux longues jambes, au teint d’un brun très foncé, aux lèvres proéminentes, me salue, me tend la main. Il apporte la réponse de Sidi Mohammed. On me la lit. Sidi Mohammed se déclare heureux de ma visite. Il me recevra demain à Tadj, où m’escorteront ces soldats, et j’y serai son hôte. Ce soir, ajoute le commandor, nous partirons, nous coucherons à Zouroug, et demain matin, avant la chaleur du soleil, nous serons à Taj, in cha Allah — s’il plaît à Dieu.

La partie est gagnée.

Dans cette partie heureuse, je n’ai pas été seul à tenir les cartes du jeu français. Si l’évolution des Senoussia s’est manifestée nettement, pour la première fois, à l’occasion de ma visite, elle a été préparée par une série d’événements antérieurs.

Après les rudes et victorieuses campagnes au cours desquelles nos officiers et nos soldats imposèrent aux populations du Kanem, du Ouadaï, de l’Ennedi, du Borkou et du Tibesti le respect de notre drapeau, la politique ferme, généreuse et sage de notre administration en Afrique, a inspiré aux indigènes une considération et une confiance dont la portée s’est étendue jusqu’aux Senoussia, très informés de l’opinion extérieure par leurs émissaires, et je suis heureux, au moment où je relate le résultat qu’il m’a été donné de recueillir, de rendre un hommage infiniment sincère et profondément reconnaissant aux morts et aux vivants qui, dès longtemps, l’ont courageusement, modestement et efficacement poursuivi.

Les voisins reviennent. On les informe. Tous les visages deviennent cordiaux. On se prête à des photographies. Quant à mes gens, ils sont radieux.