Telab est là ; notre sort est sous ces palmiers.

Je dépêche Sidia et Suleyman, pour annoncer mon arrivée. Ne pas prévenir serait m’exposer à une effervescence soudaine, au coup de griffe de l’animal surpris à qui on a fait peur. Prévenir trop tôt, ç’aurait été donner, en revanche, aux sentiments hostiles qui pouvaient naître, le temps de se concerter et de s’associer dangereusement.

Je vois mes deux émissaires disparaître dans les palmiers, et je continue de me diriger vers Telab, guettant avec impatience leur retour. J’ai le sentiment d’approcher du moment décisif de ma tentative, dont le caractère aléatoire m’apparaît nettement alors. Comme je ne suis plus qu’à un kilomètre des arbres, un chameau monté en sort, et arrive au trot. Son cavalier est Suleyman. Il a l’air assez ému et s’embrouille un peu. « Cela ne va pas mal, me dit-il en substance. Le chef est absent, il est à Djof, mais son jeune fils est là. Il n’y a qu’à entrer dans le village. »

L’absence du chef est un contretemps sérieux. Je vais me trouver en présence d’une foule livrée aux impressions du moment. Mais je n’ai plus le loisir de m’attarder aux réflexions. Un homme, durant ces quelques instants, s’est montré ; il s’approche. D’autres paraissent et se joignent à lui. Je mets pied à terre, ma petite troupe restant montée derrière moi. En silence, contrairement à leurs habitudes, sans saluer, ils se placent à mes côtés. Ils sont sans armes apparentes. Néanmoins, je trouve qu’ils m’entourent de bien près, d’autant plus qu’ils m’ont peu à peu séparé de mon escorte. Mes hommes ont la même impression et j’entends charger les fusils, approvisionnés déjà.

La manœuvre n’est pas adroite. Je décide de persévérer, en l’accentuant au contraire, dans la tactique que j’ai adoptée : provoquer la loyauté par la confiance. Je me retourne et je donne l’ordre de laisser les fusils tranquilles. Puis je prends progressivement de l’avance sur mon escorte et, laissant ostensiblement mon propre fusil et mon revolver sur mon chameau, j’arrive à la porte d’une case, où un groupe m’attend.

On me fait entrer. Dans l’intérieur, sur le sol, des tapis. Il y a là une dizaine d’hommes, des Arabes Zoueyas. Leur réputation n’est pas très bonne. L’accueil est froid, les salutations réservées, les mines contraintes. Pas de poignées de main. Je m’assieds et je prends la parole. J’explique que je viens en ami et en hôte, que je n’ai pas de soldats avec moi ; que je désire voir Sidi Mohammed el Abid et que je voudrais lui faire porter le plus tôt possible une lettre pour lui annoncer mon arrivée. Sa résidence est à Tadj, à quelques heures de Telab. Je réussis à peu près à me faire comprendre. Puis je fais appeler Ahmed pour qu’il me serve d’interprète dans la suite. Il me dit que les gens du village ont fait arrêter les chameaux à quelques centaines de mètres plus loin, et qu’on les décharge.

Mes explications sont accueillies avec des visages fermés, mais avec une correction parfaite. On va, me dit-on, envoyer immédiatement un homme à Sidi Mohammed avec ma lettre. Il passera en même temps par Djof et préviendra le chef du village.

Deux heures s’écoulent sans qu’on apporte ni thé, ni eau. Les visiteurs se succèdent, entrent, saluent, s’assoient silencieusement, me regardent, détournant rapidement leurs yeux durs dès que mon regard rencontre le leur. Enfin plusieurs d’entre eux, les uns après les autres, s’en vont. La diminution de leur nombre donne comme une impression d’intimité. J’en profite pour poser quelques questions. On y répond d’assez bonne grâce.

Suleyman entre. Je ne sais rien de ce qui se passe au dehors. Il a le teint gris, ce qui est sa pâleur, mais il me fait, à la dérobée, un petit signe, et j’en conclus que nulle complication n’a surgi. Mes hommes, comme moi, semblent maintenant comprendre que la partie est engagée, et qu’elle est décisive. Puis c’est Denis. Il me demande si je ne veux pas manger. En effet, je meurs de faim. Mais mon plus proche voisin l’interrompt. On m’apportera, dit-il, à manger tout à l’heure, ainsi qu’à mes hommes. Je suis ici dans la case du fils du chef. Il sera pourvu à tous mes besoins. Ses paroles ont leur importance : ainsi je suis hôte, et j’ai au moins devant moi les trois jours traditionnels de l’hospitalité musulmane. Cela prend meilleure tournure.

En effet, on apporte des dattes et de l’eau. Je remarque quelques visages ouverts, enfin, parmi d’autres qui restent hostiles. On me demande à voir ma boussole ; on sait, me dit-on, que j’en ai une et que je la regarde souvent en route. Une épingle double, ensuite, passe de main en main. Puis ce sont mon fusil et mon revolver qu’on réclame. Ils sont sur mon chameau, comme je l’ai dit tout à l’heure. J’envoie Ahmed les chercher. La demande, à la vérité, ne me plaît guère. Mais je suis trop engagé pour refuser. Je les leur donne, l’œil aux aguets. On les regarde. Ils passent de main en main. On me les rend.