Après une demi-heure de marche dans le sable d’un nouvel espace nu, nous sommes au commencement de Djof ; je vois un groupe étendu de quadrilatères de murs bas, ternes et gris, irrégulièrement répartis sur la pente douce d’une large éminence sans végétation. Une vaste palmeraie s’étend au pied de cette pente, et des étangs d’eau salée miroitent à travers ses arbres. Le sol est revêtu lui-même, par endroits, d’une couche de sel abondante. Nous laissons le village à notre droite. La piste, contournant l’éminence, passe entre les cases et la palmeraie, puis entre dans celle-ci.

Au nord, à quelques kilomètres, apparaît maintenant, au-dessus des palmiers, une sorte de falaise dans la face antérieure de laquelle se sculptent des cônes et des garas, d’ailleurs peu accusés. Des pistes se dessinent, blanchâtres, sur ses pentes terreuses ; au-dessus, des murs bas et sombres comme les ruines d’un vieux château-fort. C’est Tadj. Nous aurons mis, de Zouroug, deux heures et demie pour l’atteindre.

La partie de la falaise où se trouve Tadj forme une pointe légèrement avancée. A l’Est et à l’Ouest, la ligne des reliefs continue avec des saillants et des rentrants.

Des indigènes, une trentaine au plus, vêtus de boubous blancs, surgissent çà et là entre les vieux murs et s’avancent curieusement pour me voir.

Nous gravissons la pente. Le détour que fait la piste en arrivant au sommet me montre un groupe, arrêté, qui m’attend. Le commandor met pied à terre. Je l’imite. Un homme corpulent, au teint brun, au visage aimable et grave, avec une courte barbe, se détache et vient à nous. Il est vêtu de riches étoffes. C’est le kaïmakan Si Mohammed Saleh el Beskri. Derrière lui se tiennent, silencieux, des personnages de moindre importance.

Nous échangeons des salutations et nous pénétrons dans une cour carrée dont la porte n’est qu’à quelques mètres de nous. Une colonnade forme le côté qui fait face à l’entrée. Sous la colonnade, une large galerie, que je traverse, puis j’entre dans une longue pièce rectangulaire claire et gaie, qui n’est que la répétition intérieure de la galerie, et sur le sol de laquelle sont des tapis. Nous nous asseyons, le kaïmakan et moi, sur l’un d’eux, adossés au mur, face à la porte, et les notables se rangent, accroupis comme nous, à notre droite, sur une ligne perpendiculaire à la nôtre.

Je reprends mon petit discours de Telab, et je l’ai à peine terminé que le kaïmakan se lève précipitamment et, sans un mot de réponse, sans un salut, se dirige vers la porte, imité par tous les notables.

Je reste seul, un peu inquiet. Ai-je commis quelque maladresse, une faute d’usage grave ? Mais le commandor, qui arrive, me rassure. Le kaïmakan n’est qu’un mandataire. Il a qualité pour écouter mes paroles, non pour y répondre. Il n’y a donc pas répondu. Mais il est parti, en hâte, les transmettre. Je m’incline devant cette logique.

Dans la cour, mes hommes sont entrés, laissant les chameaux dehors. Ils ont l’air enchantés de l’accueil qu’on leur a fait.

Une demi-heure plus tard, deux soldats viennent me chercher. Ils me conduisent chez Sidi Mohammed par des rues désertes, bordées de petits murs bas et sombres. Nous longeons par moments le bord de la falaise qui domine les environs, et d’où la vue s’étend au loin sur l’immense palmeraie avoisinante et, derrière elle, sur quelques reliefs dénudés. Bientôt une porte modeste s’ouvre devant nous. Nous suivons d’étroits couloirs à ciel ouvert, coupés de très petites cours, le tout rustique et propre. L’un de ces couloirs, qui me paraît plus étroit encore que les autres, nous mène à une dernière cour, spacieuse, dont un côté est occupé, comme dans la mienne, par des arceaux, puis par une galerie couverte, puis par une belle pièce parallèle à celle-ci. Seulement, c’est plus grand que chez moi, et les tapis couvrent une surface plus étendue : il y en a jusque dans la cour. Dans la pièce, aux murs garnis de bibelots d’Europe où les pendules et les réveille-matin se distinguent par leur nombre, un immense plateau de cuivre, chargé de mets soignés, — œufs, mouton à différentes sauces, couscous, — est à terre. Le kaïmakan, dans ses beaux vêtements aux couleurs chatoyantes, me reçoit, m’invite à m’asseoir, et nous commençons, servis par les mêmes soldats qui sont venus me chercher chez moi, un excellent repas. Mon hôte se tait d’abord, et je l’imite. A deux reprises, un serviteur lui apporte un petit bout de papier. Il le lit, prend un stylographe, y écrit quelques mots, le rend. Ce sont des ordres et des questions de Sidi Mohammed.