Vers la fin, il m’annonce que celui-ci viendra tout à l’heure. On sert le dessert, qui ravit ma gourmandise, un peu à l’épreuve depuis quelque temps : un gâteau de semoule parfumé, des melons à chair blanche, des pastèques sucrées et un admirable raisin doré qui peut rivaliser avec les meilleures espèces d’Europe. L’Ennedi et le Borkou possèdent d’ailleurs ce même raisin. Après une minuscule tasse de café, on me présente un bassin où, d’une aiguière, de l’eau est versée sur mes doigts ; au commencement déjà, on avait eu cette attention. Le kaïmakan se lève ensuite, me laisse, et, du dehors, devant la porte, il guette l’arrivée du prince. Bientôt, il me fait signe que celui-ci arrive. Je le vois se porter de quelques pas à sa rencontre. Ils entrent tous deux.

Je suis en présence d’un homme de taille moyenne, d’âge mûr, un peu épaissi par l’embonpoint. Son teint est cuivré, son regard clair, dur, expressif. Il est vêtu avec une recherche discrète.

Le kaïmakan se retire respectueusement, et reste dehors près de la porte. Ahmed, que j’ai envoyé chercher pour qu’il me serve d’interprète, est dehors aussi.

Sidi Mohammed me tend sa main, qu’il porte ensuite à son front. Nous échangeons les salutations habituelles où les « Kif Hâlak », « Taïbin », « Hâfia » se croisent lentement à plusieurs reprises. Nous nous asseyons. Ce sont ensuite de nouvelles salutations. Je fais une fois de plus mon petit discours. J’ai soin, pour éviter toute équivoque, de bien préciser que je ne suis l’envoyé de personne ; que le gouvernement français ignore ma visite ; que je viens à titre personnel. Il met dans sa réponse beaucoup de politesse, en même temps qu’il lui donne un caractère amical très marqué. Je me montre sensible à cet accueil qui aurait pu être si différent. Nous nous entretenons une dizaine de minutes de banalités. On sert le thé — les trois petits verres traditionnels. Puis il fait un signe au kaïmakan, qui entre. Je me lève, il se lève aussi, je prends congé de lui et mes deux gardes du corps — ce sont deux officiers, me dit Ahmed, — me ramènent chez moi par les rues toujours aussi vides. Nous avons pu causer sans interprète. Il me comprend aisément. J’éprouve plus de difficulté, car il parle un arabe savant qui est nouveau pour moi.

Le kaïmakan m’a prévenu que c’était à lui seul que je devais exprimer mes désirs, de manière à ne pas surprendre Sidi Mohammed par des demandes auxquelles il ne soit pas préparé, et à ne pas le mettre dans la nécessité de résister, le cas échéant, à certaines d’entre elles. Je l’ai donc avisé, avant de partir, que je serais heureux de passer trois jours à Koufra, d’y visiter notamment le marché et de prendre quelques photographies ; qu’ensuite je souhaite me diriger sur Alexandrie.

J’attends avec une impatience particulière la réponse qui me sera faite sur ce dernier point. Le succès de mon voyage ne sera, en effet, complet, que si je puis atteindre la Méditerranée et achever ainsi la liaison.

Je passe l’après-midi dans une solitude qui contraste avec les visites de Telab, mais qui me repose. Seuls, le commandor et les deux officiers qui m’ont accompagné se présentent vers quatre heures pour me saluer de la part de leur maître.

Le soir, on vient à nouveau me prendre pour dîner.

Je retrouve le kaïmakan, très aimable.

Le menu n’est ni moins copieux ni moins recherché que le précédent. Le pain, auquel je n’étais plus habitué, est blanc et excellent. Mon hôte a fait improviser une table et apporter des chaises, parce qu’il m’a vu gêné, à midi, pour manger par terre. De même qu’alors, il engage la conversation vers le dessert seulement. Il m’annonce notamment que le Chérif — Sidi Mohammed a droit à ce titre — se réserve de m’entretenir longuement le lendemain. Je lui demande, à cette occasion, qui est le chérif Abd el Kader, qui remplaçait le cheikh à Telab, lorsque j’y suis arrivé. Il sourit. « Ils ne sont ni chérif ni cheikh, me dit-il ; Abd el Kader est un homme quelconque ; Amran est chef du village, mais non cheikh. »