Après le thé, mes deux officiers me reconduisent. De la falaise de Tadj, on voit, au clair de lune, l’immense palmeraie qui s’étend au loin. Je considère ce spectacle ; je songe à ces fruits, à ce blé, à ce raisin, tirés, en plein désert, de la terre la plus ingrate ; je me rappelle Sarra, creusé loin de tout, dans la roche, à soixante mètres de profondeur, et par quels moyens ! Je me dis que les auteurs de ces efforts et de ces résultats sont mieux que de simples sauvages, et que, devant l’humanité et devant la justice, ils ont acquis, peut-être, quelque droit à garder pour eux, pour eux seuls si bon leur semble, entre les solitudes jonchées d’ossements qui, de toutes parts les isolent du reste du monde, le rude refuge qu’a créé leur volonté et que féconde chaque jour leur labeur.

Je traverse la cour carrée au fond de laquelle est mon logis. Le long du mur le plus éloigné de ma porte, mes hommes sont couchés, endormis. Seuls Ahmed et Denis veillent en m’attendant. La bougie qu’ils allument n’éclaire qu’un coin de la grande pièce silencieuse, où, sur un tapis sombre, ma natte, avec ma couverture, est étendue. Je les congédie ; je me déshabille lentement, dans la paix de ce domicile si longtemps attendu ; dans cette sérénité soudaine, ma pensée s’attarde à loisir au souvenir des jours précédents, et je me pénètre du sentiment de ce qui est, en songeant à ce qui aurait pu être.

25 octobre. — Déjeuner comme la veille chez le kaïmakan, qui m’annonce que je resterai à Koufra tout le temps que je voudrai et que c’est à moi-même qu’il appartient de fixer la date de mon départ. Quant à continuer vers le Nord, c’est, dès à présent, chose convenue, puisque cela m’agrée. Cette réponse m’apporte la satisfaction qu’on imagine ; désormais, tout le plus difficile est fait.

Sidi Mohammed vient ensuite, et nous avons un entretien de près d’une heure, dans lequel il me manifeste beaucoup de confiance. Puis il donne son assentiment à mon désir de visiter le marché et d’y prendre des photographies. Les gens de Koufra, me dit-il, sont prévenus. Ils me considèrent maintenant comme un ami.

Je n’ai toujours aucune visite chez moi. Il y a constamment trois soldats à ma porte. L’entrée forme un petit corps de garde. Je me demande si la consigne vise aussi mes propres sorties, et je tente l’expérience. Mais on se contente de me saluer lorsque je franchis le seuil.

Je fais appeler le commandor vers deux heures afin de me diriger vers le marché.

Il me fait remarquer que Sidi a fixé quatre heures, sans manifester toutefois l’intention de refuser ; je préfère rester dans la stricte correction ; attendons quatre heures ; il y a peut-être une raison à cela. Je prends, dans l’intervalle, quelques vues de l’oasis.

Vers trois heures et demie nous partons enfin ; je suis à chameau ; le commandor monte un petit âne alerte, ses longues jambes traînant presque à terre ; nous avons avec nous trois soldats, à chameau comme moi ; j’emmène en outre quelques-uns de mes hommes, qui ont des achats à faire. Nous descendons dans la palmeraie de Djof, et après une heure de marche environ, une série de quadrilatères de murs bas indique l’emplacement, très vaste, des souqs. Ma visite est sans doute annoncée, car une foule sort, qui se porte à ma rencontre, et bientôt plus de cinq cents indigènes m’entourent. Le commandor paraît soucieux et les soldats s’efforcent de faire reculer les gens, quoique la curiosité de ceux-ci affecte un caractère sympathique ; ils craignent sans doute l’initiative d’un fanatique quelconque. Je circule de mon mieux, mais je ne puis presque rien voir ; je suis noyé dans une mer humaine. Je réussis à prendre plusieurs photographies ; je n’ai pas besoin de me cacher, on s’empresse devant l’appareil ; puis je donne le signal du départ, ce qui paraît causer une vive satisfaction au commandor et aux soldats. Ceux-ci, lorsque nous nous sommes éloignés, retirent de leurs fusils des chargeurs qu’ils y avaient mis.

Je revois, en passant dans la palmeraie, de nombreux jardins cultivés avec un soin extrême, les mares dont on tire le sel, et, à côté, des puits d’eau douce, peu profonds. Je remarque des chiens, des pigeons. Ahmed, qui a pu se faufiler parmi les Khouans, me dit qu’il y avait peu de chose au marché, et rien qui ne se trouve au Ouadaï. On y vend des munitions autant qu’on en veut. Il m’apporte un chargeur qu’il a payé, en medjidiehs, l’équivalent de trois francs. Il est de six cartouches et porte l’inscription F. P. — C. 09. Il y en a, me dit-il, une énorme quantité.

26 octobre. — Mon départ est fixé à demain deux heures.