Je n’ai pas jugé à propos de reculer le terme que j’avais moi-même assigné, en arrivant, à mon séjour. J’aurais peut-être pu obtenir de pousser plus loin mes investigations dans Tadj et dans Djof, et ma documentation y aurait gagné en pittoresque. Mais l’accueil du chérif et de la population m’a semblé de nature à assurer à mon voyage une portée plus intéressante. Il m’a paru dès lors opportun de rechercher le succès de celui-ci dans les effets de la confiance et de la sympathie, plutôt que dans le butin problématique d’une curiosité surveillée, curiosité qui, chez les musulmans surtout, n’est jamais vue favorablement ; et sans cesser d’observer avec soin ce que les circonstances, des questions directes ou indirectes, et les rapports de mes hommes, qui sortaient et circulaient librement, faisaient apparaître à mes yeux, je me suis gardé à dessein de tout ce qui aurait pu laisser après moi, à l’heure où on se fait une opinion définitive sur la visite d’un hôte, l’impression que j’étais venu pour surprendre des secrets.
L’organisation de la deuxième partie de ma route est assez délicate ; le plus simple et le plus sûr serait de conserver mes serviteurs et mon escorte, après m’être procuré de nouveaux chameaux : nous entrons, en effet, dans la saison des nuits froides, et il me faut des chameaux à long poil, des chameaux du Nord.
Mais je me heurte à une difficulté capitale. Mes ressources s’épuisent. Il est bon, d’autre part, pour le prestige français, que je laisse sur mon passage une réputation de libéralité. Je me trouve ainsi dans la nécessité de réduire au strict minimum mes dépenses personnelles.
Le commandor est chargé de m’assister dans la préparation matérielle de mon départ. Je le fais venir. Je suis, désormais, lui dis-je, l’hôte des Senoussia. Cette circonstance est une sauvegarde suffisante à mes yeux. Mes hommes ne me sont plus nécessaires et leur rapatriement, si je les emmène, sera compliqué. Je vais les laisser ici, à l’exception de mes serviteurs. Il part souvent de Djof des caravanes de marchands qui se rendent en Égypte. Je voyagerai avec l’une d’elles. C’est beaucoup plus simple.
Il semble un peu surpris ; il ne fait toutefois aucune objection, et pendant qu’il va rendre compte au kaïmakan de la manière dont j’envisage la continuation de mon trajet, je fais venir Denis et Ahmed, et je les avise de ma décision. Tout de suite, leur attitude traduit une hésitation marquée. Je leur dis qu’il m’est nécessaire d’avoir tout au moins l’un d’eux avec moi ; et qu’ils aient à s’entendre pour savoir qui m’accompagnera. Ils se retirent, silencieux.
Lorsqu’une demi-heure après je les rappelle, leur répugnance à s’engager plus avant dans ces conditions se manifeste d’une manière plus claire encore. Puis, comment revenir, ensuite ? Je leur réponds que j’assurerai leur rapatriement. Mais je ne puis leur donner de précisions, n’en possédant pas moi-même, sur la voie que je leur ferai suivre, ni sur le temps du trajet ; et je vois que leurs appréhensions persistent.
Il n’a jamais été convenu qu’ils m’accompagneraient au delà de Koufra ; ils ne me le font pas remarquer, mais je m’en souviens bien ; ils ne résisteront pas, j’en suis sûr, à un ordre formel, si je le donne ; mais j’hésite à récompenser, par une surprise, l’entrain avec lequel ils m’ont suivi dans cette aventure ; puis, je ne veux pas, avec moi, de gens qui marchent à contre-cœur. Je me décide à les laisser. Je les congédie. Ils semblent soulagés ; je les entends maintenant, dehors, causer avec les autres sur un ton animé.
Leurs services vont me faire grand défaut. C’était le principal élément de mon confort.
Lorsque le commandor revient, je lui dis que je n’emmène personne, décidément. Il a justement connaissance d’une petite caravane de Medjabras qui se rendent à Djalo. Il l’a déterminée à avancer son départ. Elle quittera Tadj le lendemain à deux heures, avec moi. Pour des chameaux, il m’en a trouvé aussi, et il amène leurs propriétaires, à qui je vais, selon l’usage, payer la location d’avance. Sidi Mohammed me donnera un sauf-conduit et un homme de confiance, un Khouan, qui m’assistera dans le règlement des difficultés, s’il s’en produit en chemin. Tout me paraît bien ainsi.
Le commandor part, mais je le revois bientôt. Il a réfléchi. Je ne puis, d’après lui, me mettre en route sans un des mes hommes au moins avec moi, quel qu’il soit. L’arabe que je parle, et que je parle mal, sera de moins en moins compris à mesure que j’approcherai de l’Égypte. Ici, déjà, lui-même, qui s’exprime en arabe tripolitain, a beaucoup de peine à s’entretenir avec moi. S’il surgit un incident, ce qui est toujours possible, je ne pourrai même pas m’expliquer.