On fabrique à Koufra des châles de laine blancs ou bruns, des tapis en poil de mouton et de chameau, des sacs en poil de chèvre, des plateaux de métal, des couteaux, de grossiers coussins pour supporter la haouia ou bât de chameau, des sacs de cuir, des cartouchières.
Tadj est uniquement un centre religieux et administratif, qui comporte la Kubba de Sidi el Mahdi, une mosquée, une école, des demeures réservées aux membres de la famille senoussi et à leur entourage.
Le mariage est recommandé, la prostitution réprimée, le vol durement puni. La justice est rendue d’une manière régulière, selon la loi musulmane (code malékite), qui régit également à Koufra la perception de l’impôt. Cette dernière est exercée sans rigueur. Il y a de la part de Sidi Mohammed un effort caractérisé vers la moralité et vers l’ordre. J’ai gardé des Senoussia une impression très supérieure, à tous égards, à celle à laquelle j’étais préparé.
29 octobre. — Je continue de trouver que le temps passe bien lentement. Je me sens seul. Ma petite troupe avait ses défauts. Mais elle était faite à mes habitudes, et tout le monde y était animé du désir de me satisfaire. J’étais le chef. Maintenant, je ne sais pas très bien ce que je vais être.
Le Khouan qui doit m’accompagner arrive. C’est un nommé Rhed. Il a le teint clair, à peine brun, et semble âgé d’une cinquantaine d’années. Il est vêtu du même costume que je verrai désormais jusqu’en Égypte et que d’ailleurs je porte moi-même : un seroual, des babouches, un grand boubou, une calotte blanche par-dessus laquelle on coiffe le tarbouch, et un djered, sorte de longue couverture dans laquelle on se drape de manière qu’elle forme à la fois une robe, des manches, une pèlerine et un capuchon.
Le commandor me demande ce que je vais donner au nouveau venu. C’est, me dit-il, un grand personnage. Je fixe un chiffre, qui est approuvé. Mais il m’engage à en verser la moitié dès maintenant. Il n’y perdra probablement rien.
A peine est-ce réglé qu’un des trois soldats, qui me fait l’effet d’un brave garçon et aide spontanément Doma, depuis hier, à la confection de mes repas, vient me prévenir en confidence que le Khouan en question est fort peu de chose et qu’une fois de plus il y a abus. Je le vois bien, et je m’y résigne. Si on m’avait demandé à Koufra un droit de passage, j’aurais encore été très heureux de le payer et de passer. Il faut tenir compte, non seulement de ce que font les gens, mais de ce qu’ils s’abstiennent de faire. Puis toutes ces demandes se présentent sous une forme très déférente, très acceptable. Je sais fort bien qu’un refus de ma part ne ferait l’objet d’aucune objection. Il n’y a pas pression.
Doma, pendant que je déjeune, vient me dire, avec une expression de satisfaction sur sa figure enfantine de géant naïf, que tous se répandent en éloges sur mon compte, sur ma générosité, et que je laisse un très bon souvenir. Il est bien qu’il en soit ainsi. Les Français ont montré leur force devant les attaques. Il convient qu’on les voie sensibles aux bons procédés qui succèdent maintenant à celles-ci. J’aurai fait de bonne besogne chez les Senoussia.
Je prends le thé avec le Commandor. Je prétexte un peu de fièvre pour ajourner provisoirement le départ fixé à demain matin. Je désire rester en liaison avec Tadj aussi longtemps que les gens que j’y ai laissés n’auront pas été mis en route.
Je lui demande de s’occuper personnellement de Doma, lorsque celui-ci reviendra seul. Il me le promet, et m’engage, en outre, à lui remettre alors une lettre pour Sidi Mohammed. Ce ne sera plus un voyageur quelconque, mais mon messager, et il bénéficiera de cette qualité. L’idée est excellente. Je trouve dans ces procédés un retour et une justification de mes libéralités. Je ne saurais oublier que je laisse et laisserai derrière moi des gens dont je dois assurer la sécurité.