Il me présente les deux commerçants qui, avec Rhed, constitueront mon entourage immédiat. L’un se nomme Ratab, l’autre Abokhar ; ce sont deux frères, deux Arabes Mahamides, au teint et à la barbe noirs, aux traits fins, à l’air faux.
Ils sont campés tout près de nous, sous une petite tente conique blanche ; c’est le modèle en usage ici. Non loin est une autre tente semblable. Elle abrite un second groupe. Celui-là aussi marchera avec nous, pour faire nombre ; mais il a ordre de se tenir à l’écart. Doma, Rhed, Ratab et Abokhar seront seuls en rapports directs avec moi. Ainsi en a-t-on décidé en haut lieu.
30 octobre. — J’apprends, par un homme qui arrive dans la matinée, que tout mon monde a quitté Tadj. Je puis partir. Nous levons le camp à 4 heures.
Je remarque à ce moment que mes chameaux sont chargés en partie avec les bagages des deux Mahamides. Ils m’ont déjà dupé pour le prix, trop élevé ; pour la qualité des chameaux, petits et faibles : pour le nombre nécessaire, en m’en faisant prendre six quand quatre auraient suffi. Ils veulent maintenant profiter pour eux de l’excédent dont je dispose ainsi. C’est se moquer de moi.
Mais Ratab arrive, et, d’un ton cauteleux, il m’explique que ses animaux, en revanche, portent la paille et les dattes destinées aux miens ; qu’au surplus il prend, en quelque sorte, l’entreprise du transport de mes bagages à forfait ; il se charge de les amener à Djalo sans qu’il y manque rien ; si un des chameaux qu’il m’a loués venait à mourir en route, il le remplacerait par un des siens, quitte à abandonner la charge de celui-ci. Je fais décharger quand même ses caisses, pour affirmer dès le départ que j’entends exercer une autorité et un contrôle. Puis j’accepte sa combinaison. Cette garantie de remplacement d’un chameau indisponible compense en partie l’abus que j’ai relevé.
Nous partons, et dès le début la lenteur s’affirme désespérante. C’est le pas des animaux du pays, paraît-il. Où sont mes excellents chameaux de Faya ! Je vais avoir à passer bien des heures en selle pour couvrir chaque jour la distance nécessaire.
Le commandor m’accompagne une demi-heure avec ses trois soldats, puis prend congé pour regagner Tadj. Les soldats, en me quittant, me regardent avec de bonnes figures.
Bientôt Abokhar s’approche. Il sollicite la permission de rebrousser chemin. Sans m’enquérir du motif de son désir, je lui demande sèchement pourquoi il ne s’est pas adressé au commandor quand il était là. Il n’insiste pas.
Je dépasse légèrement les chameaux et je cause avec Doma. Il a bien de la peine à me comprendre. Le pauvre interprète que ce sera à Djalo !
Mais Rhed, qui marche un peu à l’écart, un bâton de pèlerin à la main, s’approche de nous. Il me demande de rejoindre les autres indigènes. On voit au loin une caravane qui chemine en sens inverse, et il est préférable que je sois dans le groupe ; avec mon costume et le teint que m’a fait le soleil, je passerai inaperçu, ce qui simplifiera les choses. Lui-même se porte au-devant des arrivants, pour éviter qu’ils ne nous rendent visite. Nous userons désormais de cette tactique chaque fois que l’occasion s’en présentera. Les convois qui viennent de Cyrénaïque ne sont pas à craindre. Le sauf-conduit de Sidi Mohammed est péremptoire à leurs yeux. Il n’en serait pas de même de ceux qui viennent de Tripolitaine, par la route de Zeïla, et nous risquerions, s’ils connaissaient ma qualité de chrétien, d’être attaqués par eux.