Nous avons laissé à quelques centaines de mètres au S.-O. la gara Haouari et longé la partie sud du Serai el Allaghi, long groupement de garas dont la plupart servent d’appui à une dune. Nous voyons l’après-midi, à l’Ouest, le Djebel Neri. Nous coupons une piste peu marquée qu’on me dit correspondre à la route directe de Djerboub. J’aperçois au S.-E. deux saillies nommées Hemeimêt el Haouari.
J’apprends bientôt que Ratab, qui avait assuré se charger de tout, n’a pris que cinq guerbas d’eau pour notre groupe. C’est insuffisant. Au surplus, je désire avoir mes guerbas distinctes ; chacun sa provision. Je signifie aux deux frères qu’au prochain puits, j’entends qu’on procède autrement. Ils paraissent agacés. Ratab entame une longue explication. Je l’interromps, en lui disant qu’il sait parler, mais que je sais voir.
Les indigènes, insouciants par nature, et d’ailleurs très résistants, n’emportent d’eau que le minimum ; ils en usent sans se contraindre les premiers jours ; si les guerbas se vident trop vite, on en est quitte pour se rationner vers la fin, en même temps qu’on augmente les étapes pour arriver plus tôt au puits. Je n’ai nullement l’intention de me mettre à ce régime.
Comme je le pensais, nous marchons assez longtemps après la nuit tombée. On se couche aussitôt les chameaux déchargés.
1er novembre. — Départ un peu avant le lever du soleil. Nous marchons sensiblement N.-O. et coupons bientôt un cordon de dunes. Je remarque une borne qui donne l’impression d’un gros tronc d’arbre pétrifié. Je ramasse des débris d’œufs d’autruche de date ancienne.
Les chameaux continuent à se traîner avec la même lenteur. L’un d’eux s’arrête. Il a mal au pied. On le décharge, et Ratab allège son fardeau en abandonnant un sac de dattes qu’il comptait vendre à Djalo. Je profite de ce que je suis seul en avant avec Rhed et un vieillard nommé Mohammed, qui paraît être le guide de l’autre caravane, pour leur demander si tous les animaux de la région sont ainsi. Ils répondent négativement.
« Sidi Mohammed el Abid ne sait sûrement pas qu’on t’en a donné de semblables », me disent-ils.
J’appelle Ratab. Je lui dis que je ne veux pas lui nuire, mais que je tiens à faire la route dans des conditions convenables ; que nous allons regagner Haouari, et que de là j’enverrai chercher trois chameaux à Tadj, en lui laissant la latitude d’expliquer le fait par un motif qui le mette à l’abri de tout reproche : trois des nôtres se seraient blessés, par exemple.
Cette perspective l’inquiète visiblement. Son visage de fourbe joue la peine, la surprise. Il m’enveloppe d’assurances réitérées. Sa voix parcourt toute la gamme des inflexions persuasives. J’emploie plus d’un quart d’heure, malgré l’aide de Doma, à lui faire comprendre que nous marchons déjà toute la journée et que nous faisons très peu de chemin ; que dans quelque temps nous serons forcés, absolument forcés, de couvrir de longues étapes, à cause de l’éloignement des puits ; alors il faudra donc marcher presque sans repos ?
Il me répète que les chameaux prendront en temps voulu l’allure nécessaire. Il se charge de me ménager chaque jour des haltes d’une durée normale. Je puis être absolument tranquille. Je n’ai qu’à le laisser faire.