Je le quitte après lui avoir demandé à visiter Djalo le lendemain ; il acquiesce sans difficulté. Comme nous retournons sous nos tentes, à trois ou quatre cents mètres de là, le wakil insiste pour que je n’y reste que vingt-quatre heures et pour que je me tienne, durant ce temps, chez le chef. On fera appeler les gens que je voudrai voir. Je le sens préoccupé d’une tentative possible contre ma sécurité. L’état de guerre, me dit-il, a forcément une influence sur l’état d’esprit des populations, surtout ici, où nous sommes près du front. On connaît, dès à présent, mon arrivée. Elle produit une émotion. Je suis Européen et chrétien. Cette émotion, certainement, lui semble sympathique. Mais il peut y avoir une exception. Il me conseille, en outre, de remettre mon costume indigène.
Pendant ces vingt-quatre heures, il va s’occuper de conclure pour moi la location de très bons chameaux, qui me reposeront de ceux de Ratab, et d’un esclave, de qui les services m’assureront un peu plus de confort quand je partirai pour Djerboub.
Le soir, Ratab se présente. Il vient prendre congé. Il va à Chrerra, tout près, pour quelques jours. Je ne veux pas créer de complications, et puisque je suis débarrassé de lui, je passe condamnation. La route de Libye est ouverte désormais aux voyageurs français — moyennant certaines précautions, bien entendu. Je désire la laisser derrière moi aussi sûre que possible ; pour cela, la première condition est de la jalonner de sympathies, tout au moins d’éviter les rancunes. Ratab m’a menti constamment ; mais son attitude est toujours restée pleine de soumission et de déférence ; l’indulgence, dans ces conditions, m’est plus facile. Cependant, je garde à son égard un fond d’irritation. A Doma, qui me fait part de sa visite, je réponds en français :
— Je ne veux pas le voir. Qu’il s’en aille et me f... la paix.
Et j’entends, au dehors, le sage Doma qui traduit en arabe :
— Il est fatigué. Mais il te salue beaucoup, beaucoup.
Puis je reste seul, goûtant mon repos et laissant mon esprit se détendre.
On vient me demander si je désire dîner chez moi ou avec le wakil. Je réponds en indiquant ma préférence pour la compagnie de celui-ci. Un serviteur paraît bientôt, qui m’avertit que je suis attendu.
La nuit est venue. Il souffle un aigre vent d’hiver. La lune jette une clarté morte sur la froide pâleur du sable. Les tentes, si blanches sous le soleil, ne se révèlent plus que par des taches d’ombre. L’une d’elles est entr’ouverte ; c’est celle où je vais ; dans le silence apaisant de ce paysage sans vie, je me dirige vers elle à pas lents.
Lointaine encore, un faible rayon de lumière s’en échappe ; plus près, je perçois, dans un mince triangle éclairé, les teintes chaudes du tapis qui couvre le sol. J’éprouve une sensation de bien-être dont la soudaine intensité me surprend. Toute impression de foyer prend au désert une douceur et un charme inexprimables.