Quand j’ai retrouvé mon calme, j’appelle Bou Zeriba. Il arrive, l’air un peu inquiet. Je lui dis doucement, mais avec fermeté, mon mécontentement. J’ajoute que je ne voudrais pas soulever d’incidents dans un pays où les chefs m’ont si bien reçu, mais que je n’accepte pas qu’on méconnaisse mes ordres, et que s’il recommence, je le ferai punir sévèrement par Sidi Rida.

Je m’attends au ricanement qui lui est habituel. Mais il est penaud, et s’excuse. Son attitude, soudain craintive, me montre une fois de plus combien le calme est plus efficace que la colère lorsque le chef ne dispose pas notoirement d’un châtiment qui puisse être le réflexe immédiat de son irritation.

Nous partons enfin.

Doma, en route, me dit que si on n’a pas obéi ce matin, c’est qu’il n’avait pas compris mes instructions, hier soir. Lui-même, d’ailleurs, a fait comme les autres. Ce n’est pas une preuve. Hier, j’ai simplement répondu : non. Cela ne prête guère à malentendu. Doma se montre dévoué à mes intérêts, mais il a la mentalité d’un indigène.

Il me reparle de Bou Zeriba. Celui-ci lui a demandé aujourd’hui, paraît-il, pourquoi je l’ai jeté par terre l’autre matin. Il s’en souvient. Néanmoins, il n’a fait aucun commentaire. Doma lui a répondu que c’était pour plaisanter. Cette interprétation ne m’agrée qu’à demi.

Je m’efforce de faire une nouvelle provision de patience, car je prévois que ce qui s’est passé aujourd’hui ne sera pas sans se renouveler dans la suite. Il est certain qu’on a déjà bien des ennuis avec les chameliers des pays soumis : en Nigéria, par exemple, où j’en ai connu d’insupportables. Comment, dès lors, s’étonner ici ? Je déroge, peut-être, au surplus, à tous les usages en ne m’inclinant pas respectueusement devant MM. les chameaux. J’ai voulu, cette fois, des animaux de choix, pensant éviter ainsi les complications qui ont rendu si laborieux mon trajet de Tadj à Ghetmir : on les soigne en conséquence. Je suis tombé sur l’écueil opposé. Si j’en avais acheté au lieu d’en louer, si j’avais pu garder mes hommes, que d’ennuis, d’impatiences et de fatigues ne me serais-je pas évité !

Le soir, à 6 heures, ma bête noire file de nouveau vers les dunes, qui sont à un kilomètre à notre droite, en escalade une, disparaît. Il reparaît une demi-heure plus tard et fait signe qu’on vienne camper où il est. Hélas ! il a encore trouvé du had. Mais je m’arrête et je mets pied à terre. El Hadj Bakrit et le touareg insistent pour qu’on se rapproche de lui. Je leur impose silence. Qu’il fasse paître ses animaux, soit. Mais que j’aie à allonger ma route pour les conduire au pâturage, certes non. Doma hésite. Il est fidèle, mais un peu mou ; pour un coup de force, ce ne serait pas l’auxiliaire rêvé. Je répète mon ordre, et on obéit. Bou Zeriba nous rejoint plus tard et, dans la nuit, emmène les animaux. Ils mangent, de la sorte, deux fois par jour. Ils peuvent supporter sans souffrir un jeûne d’une semaine ; en revanche, je dois me priver, ou à peu près, d’un repas sur deux pour regagner le temps que nous perdons ainsi, et cela dans le moment où je commence à éprouver le besoin, au contraire, de me réconforter : il y a près d’une année que je suis en chemin.

30 novembre. — Les choses se passent à peu près comme hier matin. Sournoisement, par l’effet de malentendus feints, on m’impose le retard que je souhaite éviter.

Cette fois, je ne dis rien. Je reste sur le terrain de mon avertissement d’hier, sans m’attacher à le rappeler, laissant croire, par, mon mutisme, à mon intention de mettre ma menace à exécution. Je préviens simplement Doma que désormais les chameaux n’iront plus au pâturage le soir ; je suis résolu à m’y opposer.

Les garas deviennent plus importantes à mesure que nous avançons.