Je crois deviner toutefois qu’on projette, ensuite, une marche sans arrêt jusqu’au puits, éloigné d’une journée encore, ce qui, en revanche, n’entre nullement dans mes vues.
Méfiant, je m’avise qu’il ne reste plus qu’une très petite quantité de bois. Le meilleur moyen de me déterminer à ne pas m’arrêter en route, c’est évidemment, pour eux, de l’user avant le départ sous prétexte de faire cuire leur repas.
Je rappelle Doma et je me fais apporter le bois sous ma tente. Les autres dorment déjà et ne s’aperçoivent de rien.
Le matin, l’orient pâlit à peine lorsque j’entends Bou Zeriba, déjà sur pied, éveiller tout le monde et faire préparer les charges. Ce n’est aucunement pour me complaire. Mais comme ses animaux ne sont pas au pâturage, il n’a pas de raison de s’attarder, tout au contraire ; plus tôt nous serons à Tarfaoui, plus tôt ils trouveront à manger ; ils pourront même boire.
Tout de suite, il demande où est le bois. Le cuisinier et Mohammed, à qui Doma a raconté ma précaution, s’amusent à lui faire croire que ses chameaux l’ont mangé pendant la nuit, et lui reprochent amèrement, en riant sous cape, de l’avoir laissé à leur portée. Il se résigne et réclame ma tente pour la faire plier. Je réponds que je ne suis pas prêt ; que le soleil n’est pas levé ; et que lorsque je serai disposé à partir, je l’en avertirai.
J’entends prendre mon quart de café comme d’ordinaire ; lui et ses chameaux attendront. Puis je donne la moitié du bois, en me divertissant de sa surprise, et ce n’est qu’une demi-heure après, que je quitte ma tente. Nous sommes néanmoins en route avant que le soleil n’ait fait son apparition. Le froid est sensible.
L’aspect reste le même, mais avec des garas moins découpées. Leurs sommets sont légèrement arrondis ; seules de faibles dépressions dessinent leurs contours.
Vers 4 heures, nous apercevons une nombreuse caravane. Doma m’engage à remettre mon djered, que j’ai ôté durant la chaleur. Bou Zeriba lui dit qu’il n’y a pas lieu d’avoir peur. L’intention paraît bonne, mais le mot sonne mal. Je réplique, sans me fâcher, que les Français ne craignent personne ; et qu’au surplus, si j’avais peur, je ne serais pas là. Puis, laissant mon djered, je me porte directement au-devant de trois hommes qui viennent vers nous ; je les croise en leur adressant un « Es salam alekum » — le salut soit sur vous — auquel ils répondent par un « U alek es salam » — et soit sur toi le salut — très cordial. Arrive un autre groupe, qui, lui, s’arrête. Nous échangeons des poignées de main. Doma et Bakrit me rejoignent — on cause. Nos interlocuteurs nous confirment que tout le monde, à Djerboub, connaît ma présence dans la région. On regarde chaque jour si on découvre ma caravane. Je suis attendu avec sympathie. Ces voyageurs sont des Arabes du Barga — c’est la région proche de Djalo. Ils rapportent du Caire un chargement important de thé, de sucre, de boubous ou koumadj qu’ils écouleront, partie dans la région, et partie à Koufra. L’un d’eux me déclare avec force, en me montrant son fusil, qu’il ira ensuite se battre contre les Italiens.
Bientôt les dunes, que nous avions perdues de vue depuis quelque temps, réapparaissent devant nous. Nous descendons vers elles d’une manière continue, par longs échelons successifs. Les dernières lueurs du crépuscule nous montrent une gara au pied de laquelle sont des roches blanches ; puis ce sont quelques touffes d’une maigre végétation ; il y a là un trou dans le sable ; le puits de Tarfaoui. La nuit est tombée, et je ne distingue rien alentour.
2 Décembre. — Je suis à peine réveillé, et le soleil est loin d’être levé encore, que Doma m’apporte mon café. Il est accompagné de Bou Zeriba, qui m’exprime le désir de repartir sans délai, le pâturage étant peu substantiel. Le sage Doma s’abstient de lui traduire ma réponse ; mais il en devine le sens à sa vivacité. Il s’en va, déconfit. Pour moi, je procède avec volupté à une toilette complète ; je vais ensuite voir le puits — un mètre de diamètre, deux de profondeur, paroi de roche sous une couche de sable, eau abondante, mais fortement natronée.