En attendant, le paysage est le même qu’hier : une succession de dunes ; une piste de sable, où les pieds de mon cheval enfoncent ; des touffes d’herbe et des arbrisseaux, qui piquent, sur le sol, de minuscules taches clairsemées ; çà et là, exceptionnellement, un petit bouquet de palmiers doums, au tronc maigre, noir et nu, à la tête ronde.
Nous traversons successivement deux cuvettes d’une quinzaine de mètres de profondeur sur quelques centaines de mètres de diamètre. Elles contrastent nettement, par la terre noire et plane qui en forme le fond, par la richesse de la végétation qui les couvre, avec le reste du paysage. Dans la seconde, non loin d’une petite flaque d’eau que des roseaux, étroitement, encerclent, un homme cultive un beau champ de mil, auprès duquel sont quelques pieds de coton d’une évidente vigueur. Nous en rencontrons bientôt une troisième, plus vaste, mais dont le sol est nu, uni comme celui d’un tennis, sillonné seulement de quelques rigoles très espacées ; il est toujours noirâtre, mais givré ; il craque sous nos pas ; c’est du natron. Sur les pentes de la cuvette, la végétation reparaît : herbe épaisse, arbustes, palmiers. Puis le sable, d’un jaune éblouissant.
La piste nous fait descendre au fond de plusieurs cuvettes encore. Elles montrent une humidité croissante à mesure que nous approchons du Tchad ; la partie Sud de la dernière, celle qui se trouve à notre gauche, puisque nous marchons vers l’Ouest, est occupée tout entière par un beau lac. Une ceinture de plantes aquatiques de 2 à 3 mètres de hauteur, très dense, très homogène d’épaisseur et de couleur, délimitée vers l’eau comme vers la terre par des lignes nettes, l’entoure presque de toutes parts. Le sentier, pour le contourner, s’infléchit vers la droite et traverse un petit bois riverain, dont les talhas et autres épineux sont assez rapprochés pour former un ombrage, chose rare ici.
Un peu d’eau qui s’est échappée de la ceinture des roseaux, vient, à moitié chemin, mourir à nos pieds ; un petit caïman de cinquante centimètres, à l’allure de jouet, dérangé par notre venue, quitte la rive d’un glissement lent et s’éloigne en nageant à la surface. Puis la route sort du bois, remonte la pente de la cuvette, et nous voici de nouveau parmi les dunes.
Durant toute la fin de l’étape qui va nous conduire à Bol, les cuvettes se succèdent ainsi de plus en plus vastes, avec un caractère lacustre de plus en plus accusé. Chacune d’elles est maintenant d’un pittoresque plaisant, clair, décoratif, qui ne serait déplacé ni en Suisse, ni au milieu du Bois de Boulogne. Bientôt les intervalles des dunes nous laissent voir, sur notre gauche, des alternances de sable et d’eau, comme si tout un chapelet de ces lacs s’égrenait vers l’horizon ; à notre droite, au contraire, à 200 mètres de nous, un seul apparaît, tout en long, bien net, avec des rives d’un dessin ferme, légèrement boisées, sans herbes ni broussailles. A l’extrémité de la piste sableuse, très large maintenant, sur laquelle nous cheminons, se dessinant bien sur le jaune lumineux du sol, des cases groupées, un poste carré construit d’argile, une vaste place qu’un autre petit groupe de cases sépare de nous : c’est Bol, et ce sont, riantes, propres, dégagées, découpées à l’emporte-pièce, les rives du lac proprement dit[26].
Le sergent chef de poste vient à ma rencontre. Je vais aussitôt voir avec lui les pirogues disponibles. Il y en a deux précisément. Je partirai après-demain.
L’après-midi est consacrée au repos ; je donne des instructions pour l’aménagement des embarcations ; je vais voir, au bord de l’eau, les empreintes d’une loutre, et celles d’un hippopotame qui vient, chaque nuit ou presque, manger les légumes du jardin, à cinquante mètres du poste ; je règle divers détails en vue du départ.
27 juillet. — Mes pagayeurs sont là. Ils acceptent de faire le voyage. Ils demandent seulement que je change mes pirogues pour des neuves avant d’arriver dans la partie large du lac. Nous en ferons faire dans une île voisine. Ils demandent aussi à être six au lieu de quatre pour chaque embarcation ; accordé.
Ces pirogues, spéciales au lac Tchad, sont faites de roseaux assemblés par des cordes de feuilles de palmier. On fabrique un premier faisceau de sept à huit mètres, en forme de cigare à pointe effilée. On le flanque de deux autres faisceaux latéraux ; puis on ajoute de chaque côté deux longs flotteurs, de roseaux également. Il n’y a plus qu’à relever la pointe du faisceau central, de manière à faire une proue effilée, et l’embarcation est prête. On en fait aussi de plus petites, pour aller d’une île à l’autre : elles ne comportent que les trois faisceaux médians.
Grandes et petites ont la stabilité d’une bouée. Elles sont très confortables, car leur structure ménage un certain jeu entre leurs éléments, et le choc des vagues, lorsqu’il y en a, est atténué, pour le voyageur, par leur souplesse.