Je dîne, moi-même, sans lumière à cause des moustiques ; j’entends à tout moment les claques que se donnent les hommes pour écraser ceux qui les piquent. J’essaie de me renseigner sur le chemin que nous avons à faire. Je parle français à Denis. Denis traduit en arabe à Abdallah, qui traduit en boudouma aux piroguiers. Comme on le voit, c’est tout à fait simple.

Il me faut toute une heure pour démêler, à travers des réponses contradictoires entre elles, ou sans rapport avec les questions posées, que nous devons, le cinquième jour, arriver à ce qu’ils nomment le grand bahr ; c’est la nappe d’eau dépourvue d’îles. Nous coucherons alors deux nuits sur les pirogues, hors de vue de la terre, puis nous entrerons dans le Chari.

Mais ils me parlent encore de la nécessité de n’aborder le grand bahr qu’avec des pirogues neuves.

Je couche dans l’embarcation, où j’ai fait mettre ma précieuse moustiquaire. Les hommes sont restés à terre. L’eau clapote doucement et des poissons, qui doivent être énormes, si j’en juge par le bruit qu’ils font, sautent autour de moi. Nuit fraîche et reposante.

29 juillet. — Départ vers 3 heures du matin. Ciel d’orage. Nous continuons notre progression au gré d’un vaste chenal qui serpente entre des rives herbeuses et plates, écartées de plusieurs kilomètres le plus souvent, mais qui parfois se rapprochent jusqu’à n’être plus distantes que d’une centaine de mètres à peine.

Je n’ai pas encore rencontré d’île assez petite ou assez isolée pour que, l’œil en embrassant tout le diamètre, son caractère insulaire apparaisse nettement.

Le jour se lève avec lenteur. Nous sommes légèrement balancés. Somali est couché sur l’avant. Ahmet, qui est monté, ce matin, dans ma pirogue, chique paisiblement un affreux tabac. Abdallah, à l’arrière, ne manifeste pas sa présence. Nous accostons vers 10 heures afin de nous procurer les roseaux nécessaires à une réparation, au moins sommaire, de nos embarcations. L’île s’élève en forme de dune. Des épineux, des palmiers doums, des euphorbes s’espacent sur sa pente sableuse. Au sommet — peu élevé, 5 à 6 mètres au-dessus de la surface de l’eau — sont quelques cases en tiges de mil, d’une courbe continue du sommet à la base, comme celles des kanembous, pour la plupart entourées d’une clôture, largement espacées entre elles : c’est le village de Mondikouta. Le chef est là et vient à notre rencontre, entouré d’une dizaine de noirs.

Il n’y a pas de roseaux ; mais il m’apporte trois œufs, que je lui achète. Les piroguiers se dispersent, afin de couper, tout au moins, des perches plus solides.

Le vent s’est levé. Maintenant, l’eau, gris jaune, moutonne fortement. L’aspect des rives donne une impression lacustre ; celui de l’eau donne une impression marine.

Voici les piroguiers de retour. Comme nous devons contourner l’île, je décide de la traverser à pied, cela me permettra de faire un peu d’exercice ; je n’ai pas l’habitude de rester si tranquille.