Le chef m’accompagne, et nous arrivons bientôt à une petite anse où les pirogues ne tardent pas à nous rejoindre. Je veux repartir, mais nous rentrons avant d’avoir fait cinquante mètres ; l’effort de l’eau, qui tend à disjoindre les faisceaux se fait sentir si fortement sous nos pieds que la rupture des liens se produirait infailliblement si nous persistions.
D’ailleurs, c’est l’heure du déjeuner. Je m’installe sur une natte, sous un bel arbre, tout près de la rive, et on m’apporte mon repas. Le soleil est admirable, mais la chaleur ne doit pas dépasser 40°. Je suis tout à coup noyé dans un troupeau de magnifiques bœufs kouris, à cornes énormes, presque tous blancs, en excellent état. Certains d’entre eux marquent, à ma vue, une brève hésitation, puis ils se décident à passer, en allongeant un peu l’allure ; d’autres ne voient manifestement en moi qu’un accident de paysage parfaitement indifférent. Les deux petits noirs qui les conduisent n’ont pas leur courage ; en me découvrant tout à coup sous mon arbre, ils s’enfuient, pleins de terreur, à mon aspect.
Cependant le vent est tombé. On peut partir. Mais messieurs les piroguiers se sont endormis et manifestent de la mauvaise humeur quand Abdallah, que je leur ai dépêché, les réveille. J’interviens et, quelques minutes plus tard, nous sommes en route. A peine notre lac traversé, le vent reparaît et il faut accoster encore. Cette fois, c’est sur une île d’un relief presque insensible : un champ de roseaux, derrière lequel s’élève un bois serré de grands arbres épineux ; plus loin, une plaine de sable où sont encore les tiges séchées du petit mil de la dernière récolte ; partout des traces de bœufs ; je ne relève aucune empreinte d’animal sauvage. Je songe à ce moment que, depuis le départ, je n’ai vu que deux ou trois oiseaux.
Sur le Logone, que j’ai remonté en mars, des troupes de canards, de marabouts, de pélicans couvraient de plaques immenses une partie des bancs de sable. La vie animale, en cette saison du moins, se manifeste bien peu sur le lac.
Le vent augmente encore, le temps se refroidit, quelques gouttes de pluie tombent. Il y a sûrement une tornade dans les environs. Puis tout s’apaise. Les hommes, qui s’étaient frileusement enveloppés dans leurs pagnes, reprennent leurs longues perches et réintègrent l’embarcation. L’un d’eux me prend sur son dos pour m’éviter la partie inondée, glisse, tombe, et nous voici dans l’eau. Avant même de se relever, tout de suite, il me regarde, un peu inquiet de sa maladresse ; il me voit rire, il rit aussi.
Plus que deux kilomètres à faire pour achever l’étape d’aujourd’hui. La rive que nous devons atteindre est devant nous. Elle nous barre la route. Ahmet et Somali ont mis leurs ceintures de sauvetage, ce qui excite l’hilarité générale. Nous ne courons pas le plus léger risque, mais ils sont très fiers de porter cet accessoire de blanc, qu’ils trouvent seyant. Nous arrivons presque à la nuit. L’île s’appelle Ngalasoa.
30 juillet. — Nous allons passer ici la journée entière. Les indigènes ont bien deux pirogues neuves, qu’on nous a amenées au matin ; mais elles sont trop petites, et on décide d’en fabriquer deux autres. Je promets d’en payer deux fois le prix si elles sont faites dans la journée ; cela ne m’entraînera pas très loin : elles valent, chacune, à peu près 2 fr. 50. Les habitants, visiblement, sont pleins de bonnes dispositions, et tout le village se met activement au travail.
Cette matinée m’apporte un nouveau témoignage de l’incertitude qui s’attache aux renseignements de source indigène. Je venais de poser quelques questions au chef. Le coton, m’avait-il dit, n’a pas fait l’objet d’essais jusqu’ici. Les indigènes en tenteraient volontiers s’ils savaient comment s’y prendre. Pour le moment, les quelques étoffes dont ils s’habillent viennent de Kaoua, sur la rive anglaise.
Je fais quelques pas dans l’île et je découvre à cent mètres à peine, soigneusement entourée d’une haie d’épines, une petite plantation, très prospère, de coton. J’envoie Abdallah chercher le chef. Celui-ci, dès son arrivée, devance une demande d’explications : les gens du village ignorent bien, me dit-il, la culture du coton ; mais il y a dans l’île un bornou, qui s’y est fixé, et qui a deux champs. Je n’insiste pas, la chose étant de peu d’importance. Pourquoi m’a-t-il menti ? A-t-il craint la levée d’un impôt ? ou sans doute, plus simplement, en faible qui dissimule ses biens aux yeux du fort, dont la convoitise pourrait s’éveiller.
Je reviens au rivage. Je constate la présence, en face de nous, d’une petite île de 40 mètres de diamètre, qui n’était pas là hier soir. C’est une île flottante. Elles sont fréquentes sur le lac Tchad. Les courants qu’y produit le caprice des vents les pousse, les groupe ou les divise. A Bol, j’ai pris, à une heure chaque fois d’intervalle, quatre photographies d’un même point du lac. Il faisait grand vent. La première fois on y voyait une île, la seconde fois trois, puis deux, puis rien. Elles sont toujours de faibles dimensions, et celles que j’ai vues ne montraient que de l’herbe et des roseaux.