Mahmadou, Ahmed, un homme de village, se baignent ; le lac, ici, n’a pas 1 m. 50 de profondeur. L’indigène cherche à attraper Ahmed et à lui faire perdre l’équilibre. Ahmed se débat en poussant des cris suraigus. Quand il sent qu’il va tomber, il plonge brusquement, court sous l’eau et reparaît à cinq ou six mètres, puis il continue à s’enfuir, avec les mêmes cris ; mais son persécuteur, non moins prompt, le rejoint et le rattrape. Nous nous amusons de cette scène.

Je suis dévoré de piqûres. Somali me montre une petite mouche presque imperceptible, aussi mauvaise, me dit-il, que les moustiques. J’en ai la preuve.

Les pirogues sont prêtes vers quatre heures. On s’empresse aussitôt à fixer sur elles les abris de nattes que portaient des autres, on y place les bagages et nous partons. Elles sont plus petites, 6 mètres sur 1 m. 80, mais paraissent d’une parfaite solidité.

31 juillet. — J’ai renvoyé Abdallah sur la pirogue du cuisinier. Ahmed parle boudouma aussi bien que lui. Le rôle d’un interprète, sa valeur technique et morale sont primordiaux dans les pays primitifs, où les malentendus sont souvent pleins de conséquences. Sans imposer aux fonctionnaires l’étude approfondie des dialectes régionaux, il y aurait un intérêt capital à ce qu’ils en eussent toujours les notions nécessaires pour contrôler avec certitude la fidélité d’un traducteur.

Nous avons marché — lentement, comme toujours, 3 ou 4 kilomètres à l’heure — une partie de la nuit. Hier, comme le soir tombait, un hippopotame a émergé à trois mètres de nous et s’est maintenu quelque temps dans notre voisinage. Il ne laissait voir hors de l’eau que ses gros yeux, son mufle foncé, sa nuque renflée et brune entre deux oreilles presque roses. Je n’avais nul désir de le tuer, c’est un gibier dont j’ai épuisé l’intérêt ; cependant j’ai pris mon fusil et me suis tenu debout sur l’avant jusqu’à ce qu’il ait cessé de venir souffler autour de nous, afin de prévenir toute fantaisie de sa part. Il arrive quelquefois, la nuit surtout, qu’ils bousculent et endommagent les embarcations, dont le passage les effraie. Un Européen a trouvé la mort de la sorte, en janvier, sur le Logone. Le nôtre ne tarda pas à nous abandonner.

Le lever du jour nous a trouvés sur un long chenal qui serpente entre des roseaux bas et dont la largeur varie entre 100 et 10 mètres. Les arbres, lorsque nous en apercevons, sont loin, derrière une large ceinture de plantes aquatiques ; le sable n’apparaît plus ; ce ne sont plus là des dunes ; le sol ne présente aucun relief. Nous approchons, me dit-on, du grand bahr, c’est-à-dire de la partie libre du lac.

Beaucoup de moustiques, cette nuit ; j’en avais jusque dans ma moustiquaire. L’eau continue d’être jaune et trouble. Chaque fois que j’y ai plongé ma main, elle était tiède. Aujourd’hui, elle n’a pas une ride.

Vers neuf heures et demie, si j’en juge par la hauteur du soleil — je n’ai plus de montre depuis longtemps, et je m’en passe d’ailleurs sans peine — nous nous arrêtons pour faire du bois, car nous n’en trouverons plus désormais. Nous cherchons un endroit pour accoster. Bientôt nous trouvons une étroite solution de continuité, qui s’enfonce en serpentant entre les roseaux serrés ; un hippopotame l’a tracée. Les hommes descendent. Malgré mon désir de marcher un peu, je ne les imite pas, car il y a 1 m. 50 d’eau, et rien n’indique que la terre émerge bientôt. Ils sont de retour au bout d’un quart d’heure, avec une abondante récolte.

Voici la fin du chenal ; des ambadj, ces arbres au bois léger dont j’ai parlé déjà, se montrent çà et là, dans l’eau ; anguleuses et nues, leurs branches émergent autour de nous, en bouquets tristes ; nous les dépassons et le lac nous apparaît sous un aspect nouveau.

Nous sommes au fond d’une apparence de golfe que dessinent, à notre droite et à notre gauche, noires, basses, lointaines, des lignes d’herbes aquatiques. Devant nous, une troisième ligne barre la partie médiane de l’horizon ; elle laisse, à ses extrémités, deux détroits par lesquels on ne voit plus que le ciel et l’eau.