Les roseaux que nous longions s’éloignent brusquement vers la droite, et maintenant que leur protection nous manque, de petites lames moutonneuses paraissent et un vent violent se fait sentir. Les piroguiers discutent et finalement, accostent. J’ai la curiosité de descendre sur le banc de hautes herbes qui nous abrite ; je n’y puis faire que quelques mètres, car elles sont très serrées. Le pied n’y trouve pas de terre ; il repose sur un enchevêtrement d’éléments végétaux qui fléchit à chaque pas et laisse sourdre l’eau.
Il est midi lorsque le vent commence à faiblir. Nous nous disposons à repartir. A ce moment, comme les hommes ont déjà repris leurs perches, un d’eux soulève l’extrémité d’une des nattes qui me servent de plancher et montre une voie d’eau. On s’empresse. Il n’y a d’ailleurs aucun danger à l’endroit où nous sommes.
C’est une des cordes qui s’est rompue. L’accident est singulier, dans cette pirogue neuve. Ce qui l’est plus encore, c’est qu’en achevant de soulever la natte, on s’aperçoit que toutes les cordes du faisceau central, point vital de l’embarcation, ont également cédé.
L’homme qui a signalé l’incident, dont personne ne s’apercevait, puisque l’eau était dissimulée par la natte, appartient au village qui a construit les pirogues ; je l’ai pris, au dernier moment, pour remplacer un malade, et il ne s’est embarqué que de très mauvaise grâce.
Mais les indigènes montrent toujours de la mauvaise grâce lorsqu’il s’agit d’un travail ; et je ne trouve de bases suffisantes à aucune hypothèse de quelque portée.
La réparation s’effectue d’ailleurs aisément. On transporte les bagages sur l’autre pirogue. Puis, avec un bâton pointu muni d’une boucle de cuir, sorte d’aiguille, on passe de nouvelles cordes à travers les roseaux. Il n’y a que peu de profondeur. Un homme s’est mis à l’eau et, par-dessous, les tire. Mieux vaut que cette petite complication se soit produite aujourd’hui, car nous allons entrer dans la partie délicate de la traversée.
Une heure plus tard, tout est en ordre. Nous faisons cent mètres, lentement, secoués brutalement par les vagues. Le chef piroguier me fait dire qu’il y a trop de vent et qu’on ne peut continuer. Nous regagnons notre abri.
Vers quatre heures, nouveau départ. Les piroguiers viennent de fixer l’horizon avec attention comme s’ils découvraient soudain quelque chose ; puis ils se sont levés rapidement, ont pris leurs perches et nous voici en route. Les lames, pourtant, sont plus violentes que tout à l’heure et, sous moi, mon embarcation joue en tous sens ; sans doute ont-ils vu qu’au large elles commençaient à s’apaiser. Je renonce à questionner, Ahmed et Abdallah, comme interprètes, étant aussi insuffisants l’un que l’autre ; tout se passe fort bien, du reste. Nous arrivons entre cinq et six heures à la petite ligne isolée que, ce matin, je voyais devant nous. Mais, au lieu de nous engager dans un des détroits qu’elle laisse à sa droite et à sa gauche, nous changeons de direction pour marcher droit au sud, par une brèche étroite que je n’avait pas aperçue jusque-là. Nous coupons la branche de gauche de l’apparence de tenailles qui nous enserrait. Le temps a achevé d’évoluer et le calme de l’eau, comme celui de l’atmosphère, est absolu. Les six piroguiers, qui les jours précédents s’étaient divisés en deux équipes, chacune marchant à son tour, manœuvrent aujourd’hui simultanément. L’énergie qu’ils apportent à la propulsion des pirogues fait contraste avec l’apaisement des éléments.
La nuit tombe déjà. Je me retourne. Le soleil couchant a embrasé tout l’horizon. Sur ce fond rouge et lumineux encore, les roseaux que nous dépassons découpent, en noir, leurs fines silhouettes ; devant eux, en noir également, ombre chinoise d’un pittoresque intense, la pirogue de Denis fend vigoureusement l’eau sans rides ; sa proue relevée, son abri de nattes, les silhouettes de ses six piroguiers, debout, dans des postures d’effort, élevant, au bout de leurs bras musclés, l’extrémité de leurs longues perches aux lignes anguleuses, se projettent avec précision.
Je me couche et j’ai le sentiment que nous marchons environ deux heures. Le vent s’élève ensuite, le lac grossit, nous sommes fortement balancés. Une demi-heure encore se passe. Puis, sans transition, quelques mètres de lente progression sur une eau calme, et tout s’arrête, à l’exception du bruit du vent. Je regarde, mais la nuit est très noire. Je questionne : il y a trop de vent ; nous allons, à l’abri du banc de roseaux que nous venons de rencontrer sur notre route, attendre un moment plus favorable.