Je comprends clairement la tactique de mes Boudoumas : ils procèdent par bonds successifs. Ils savent que leurs embarcations n’ont pas la solidité nécessaire pour supporter l’épreuve d’un gros temps. Ils les garent au milieu d’un banc de roseaux ; là, en sûreté, ils guettent une accalmie et partent dès qu’elle se manifeste, en s’efforçant de gagner sans complication le banc le plus proche, où la même manœuvre recommence. La traversée, dans ces conditions, est assez sportive et prend de l’intérêt.
1er août. — A huit heures du matin, nous ne sommes pas encore repartis. Je distingue au large de fortes vagues ; à leur défaut, le seul mugissement du vent me fixerait sur son intensité. J’ai l’impression d’être en pleine mer ; la terre n’apparaît plus d’aucun côté ; de minces lignes noires se montrent encore à l’horizon, mais ce sont des roseaux comme les nôtres.
Patiemment, et tandis que j’écris ces notes au fond de ma pirogue qui, sans secousses, s’élève et s’abaisse tour à tour, nous guettons l’accalmie qui sera le signal d’un nouveau bond. Celui-ci doit être décisif : les lignes que nous voyons là-bas sont les premiers roseaux de l’embouchure du Chari, sentinelles avancées du rivage.
Onze heures arrivent, le vent est tombé ; mais le temps se couvre, et bientôt un brusque abaissement de température indique le voisinage d’une tornade. Il est peu probable, étant donnée la position des nuages, qu’elle vienne jusqu’à nous ; mais nous en aurons les éclaboussures ; en effet, le vent reprend.
Nous nous risquons à repartir vers deux heures ; c’est pour rentrer presque aussitôt. Une légère pluie tombe, cesse très vite. Le moment, de nouveau, semble favorable.
Les piroguiers, tous ensemble, font à haute voix une prière à Allah, saisissent leurs perches : nous sommes en route.
2 août. — J’écris ces lignes de la même petite anse de roseaux que j’avais quittée, hier, plein d’espoir. Nous avons échoué dans notre effort, quand déjà nous apparaissait la terre promise. Après un excellent départ, et une heure et demie de route dans les conditions les plus favorables, alors que se précisaient, à quelques kilomètres de nous, les silhouettes du banc d’herbes qui marquait la fin de notre étape, j’ai eu l’impression, vite confirmée, que le vent fraîchissait. Dès le début, nous avions eu des lames, mais encore normales. Elles augmentaient maintenant d’une manière qui ne pouvait échapper à l’attention ; lorsque nous marchions vent debout et qu’elles nous heurtaient de front, toute la proue de l’embarcation se courbait sous leur choc, et je sentais jouer les faisceaux de roseaux sur lesquels j’étais étendu ; lorsque nous obliquions un peu, la pirogue avait des ploiements latéraux dans lesquels je n’aurais vu, deux jours plus tôt, qu’une intéressante preuve de sa souplesse, mais qui, depuis l’incident des cordes cassées, n’était pas sans me préoccuper. Presque à chaque lame, l’eau balayait l’avant jusqu’à mes pieds.
J’avais pris avec moi Somali et Ahmed. J’avais laissé sur l’autre pirogue Denis, Abdallah et Mahmadou. Ils nous suivaient à deux cents mètres, et je me retournais de temps à autre pour voir comment s’effectuait leur traversée. Comme je venais de le faire une fois de plus, je les vis tous debout arrachant en hâte les nattes qui formaient abri au-dessus de l’embarcation, et qui donnaient évidemment prise au vent. J’en conclus qu’ils commençaient à se trouver en difficulté. Mais ils ne nous faisaient pas de signes.
Bientôt mon chef piroguier me fit dire par Ahmed qu’il était nécessaire de sacrifier, nous aussi, notre abri, les choses n’allant pas à son gré. Nous nous mîmes à couper les attaches et le vent se chargea du reste : ce fut l’affaire d’un instant. Il avait fallu pour cela déranger les bagages et, pour prendre moins de temps, on les avait placés en désordre au milieu. Ce n’était plus la belle ordonnance du début.
Néanmoins, l’embarcation parut soulagée. Elle était moins éprouvée par le choc des lames ; en même temps la petite ligne noire qu’il fallait atteindre se précisait sur l’horizon. Des têtes d’arbres, ambadj sans doute, s’en détachaient ; quelques kilomètres, et nous arrivions.