Mais il était écrit que nous ne réussirions pas à les franchir. Nous marchions avec une extrême lenteur, et le vent fraîchit encore. Sur l’autre pirogue, je vis Abdallah, Denis et Mahmadou mettre leurs ceintures ; sur la mienne, Somali et Ahmed les avaient depuis longtemps. J’enfermai dans un petit tonnelet étanche les quelques papiers que je n’y avais pas encore mis.

Le chef piroguier, depuis quelque temps, s’était tourné plusieurs fois vers moi d’un air de détresse que j’avais feint de ne pas remarquer ; il fit alors à Ahmed un long discours sur le ton plaintif et nasillard habituel aux Boudoumas. Ahmed me le traduisit en quelques mots : « Il n’était plus possible, disait-il, de lutter contre les lames. D’un instant à l’autre, les cordes allaient se rompre et la pirogue s’ouvrirait. » Au même moment, une rupture se produisit, mais dans un faisceau latéral, et d’une réparation facile.

On remplaça hâtivement la corde. Les perches indiquaient près de quatre mètres de profondeur, ce qui compliqua l’opération. Pendant ce temps le vent tourna un peu et la lame éprouva les embarcations dans un sens moins favorable encore.

Il fallait se rendre à l’évidence. Une deuxième fois, le chef piroguier me fit dire qu’il n’y avait plus qu’un moyen de nous tirer d’affaire, si Allah le voulait : c’était de retourner en arrière ; la rupture de la pirogue était visiblement imminente. Je donnai l’ordre de retour et je fis signe à Denis, qui continuait de nous suivre courageusement, de faire demi-tour aussi.

Après quelques instants, je demandai au chef piroguier si la situation lui semblait améliorée par notre manœuvre ; en effet, nous continuions d’être secoués violemment. Il fit encore un long discours pour dire que si nous avions continué à avancer, les cordes auraient cassé sûrement ; mais qu’elles allaient casser aussi sûrement malgré notre changement de direction, les lames, trop fortes, ne laissant plus d’espoir. En même temps, les hommes qui manœuvraient les perches firent mine de quitter leur poste.

Je me levai et tout le monde, bientôt, eut repris sa place. La pirogue de Denis nous rejoignit à ce moment. Je vis avec plaisir que tous y gardaient leur sang-froid. Abdallah, voyant que je n’avais pas de ceinture, m’offrit la sienne ; il n’était à mon service que depuis trois jours. Denis me fit la même proposition, m’engageant en même temps à passer sur sa pirogue, qui se comportait mieux. Somali, se piquant d’émulation, voulut à son tour me faire mettre une ceinture ; mais, plus avisé, il m’engagea à prendre celle d’Ahmed, qui d’ailleurs acquiesçait. Je remerciai ces braves gens. Je donnai l’ordre de faire marcher les deux pirogues de concert, l’une couvrant l’autre, ce que d’ailleurs il ne fut pas possible de réaliser ; et de se diriger vers notre point de départ, en marchant très lentement, ce qu’on fit. En même temps je détachai les flotteurs de quelques-uns de mes bagages, que je réunis à un flotteur unique ; et, les attachant ensemble, je les fixai autour de ma ceinture, car les lames, trop fortes, m’auraient gêné pour nager.

Depuis que nous avions quitté les îles, nous n’avions pas croisé une seule pirogue. Sur les eaux jaunes du lac flottaient seuls, par endroits, quelques ambadj que le vent avait brisés ; ils accentuaient, par la tristesse de leurs branches noires dépouillées de feuilles, l’aspect d’inondation que présentait, sur le ciel sombre, l’immense désert aquatique qui nous entourait.

Je criai, sur un ton de plaisanterie, à Denis, de commencer à faire cuire le dîner, pour donner l’impression d’une sécurité que je ne ressentais pas, et j’attendis, puisqu’il n’y avait pas autre chose à faire.

Cela dura une heure environ. Après quoi le ciel s’éclaircit, les vagues mollirent ; il devint évident qu’une accalmie était prochaine. Elle se produisit en effet. Le moment critique était passé. Mais il était trop tard, et la fatigue des hommes était trop manifeste pour qu’il nous fût possible de modifier à nouveau notre direction.

Une heure encore, et nous entrâmes dans la petite anse qui, déjà, nous avait servi de refuge. Le soleil se couchait dans un ciel pur, sur le lac apaisé. Dans la pirogue de Denis, des flammes enveloppaient la bourma où mon repas, cette fois, cuisait réellement ; et dans la mienne, accroupi à l’avant, Somali improvisait une complainte sur Mahmadou, que tous plaisantaient parce qu’il avait pleuré tout à l’heure en disant qu’il n’avait pas revu sa mère depuis deux ans et qu’il ne voulait pas mourir.