On examina sommairement les embarcations. L’avant de celle de Denis s’était brisé sous la poussée répétée des vagues, mais ce n’était pas une blessure mortelle. La mienne était plus éprouvée.

Je demandai au chef piroguier s’il pensait qu’en tentant la chance le lendemain, à cette même heure, qui depuis deux jours marquait la chute du vent, nous pourrions cette fois réussir. Sa réponse fut décourageante. L’état des pirogues, me dit-il, ne le permettait plus ; tout ce qu’on pouvait attendre d’elles, c’était qu’elles nous mènent jusqu’à Bol, par temps calme, et après réparation.

J’ai laissé la nuit passer sur ses émotions, et je lui ai reposé, ce matin, la même question. Il m’a fait la même réponse. Nous allons donc rentrer à Bol. Nous attendons que le vent tombe pour partir. J’ai hâte de changer de mouillage, car il y a ici des moustiques d’une nocivité que je n’avais pas rencontrée encore, et je suis couvert de piqûres.

Dans l’eau jaune et sans transparence, Denis pêche, car nous n’avons plus de vivres que pour jusqu’à ce soir. Je n’ai pas surveillé mes Boudoumas, et ils ont épuisé nos provisions. Il a failli prendre, tout à l’heure, un poisson de plus d’un mètre de long ; celui-ci, à demi sorti de l’eau déjà, est retombé, après avoir cassé l’hameçon. Ahmed se baigne. J’entends un « ploc ». C’est un caïman qui dormait, couché sur une branche d’ambadj, et qui plonge. Mais il est seul à se déranger. Les hommes, qui sur le Logone en avaient très peur, ne les redoutent pas ici.

A deux heures, le vent fait rage.

2 août. — Hier, à quatre heures, une légère accalmie s’est produite, si légère que je ne songeais pas au départ. Pourtant, immédiatement, les hommes refont la prière à Allah, qui, depuis deux jours, est devenue traditionnelle, et nous voici en route ; c’est à peine si j’ai eu le temps de m’en apercevoir. Direction Bol, malheureusement.

Le lac est encore assez fort. Le vent nous prend par le travers, et bientôt nous sommes secoués sérieusement ; je retrouve les petites séries de trois chocs avec lesquelles j’ai eu le loisir de me familiariser la veille. Mais le manque de vivres nous impose cette hâte. D’ailleurs, cela s’apaise vite, et je vois tous les visages se rasséréner. Nous atteignons l’extrémité d’une longue ligne de roseaux que nous avions coupée il y a deux jours. Nous y passons, comme à l’aller, au coucher du soleil. La pirogue de Denis, qui était restée en arrière, m’y rejoint, et je suis frappé de l’état où elle se trouve. Elle sème des roseaux partout ; c’est une pirogue de débris ; et, des deux, c’est la moins atteinte.

Ce spectacle me réconforte. Mon Boudouma a dit la vérité : il était impossible de persévérer dans ces conditions. L’honneur est sauf.

La nuit tombe au milieu d’un calme absolu. Elle n’arrête pas les piroguiers. Nous glissons en silence sur l’eau tranquille, au milieu d’une paix extraordinaire, dans l’imperceptible mousseline d’un brouillard tiède, léger et transparent. Je distingue confusément des lignes sombres ; ce sont les bonds des champs de roseaux dont, par instants, nous frôlons les tiges grêles. Au-dessus, de nombreuses lucioles font voltiger de capricieuses et lentes étincelles. Les heures s’écoulent doucement.

Le jour levant me montre la terre d’une île. Nous venons de nous arrêter pour prendre du bois. La pirogue de Denis, avec sa proue cassée, accoste la mienne ; et tous ensemble, gauchement, avec de bons sourires, les Boudoumas se lèvent, me regardent, et me font le salut militaire. Ils m’ont ramené. Ces braves gens sont contents. Nous serons à Bol ce soir.