C’est une opération facile, qui peut se faire de plusieurs façons ; la boussole Peigné, dont la description technique dépasserait le cadre de ce livre, et que connaissent bien tous les officiers et les voyageurs, y suffit ; faute de cet instrument, on trace sur le sol une ligne orientée nord-sud, on tend une ficelle exactement au-dessus d’elle, et quand l’ombre de la ficelle coïncide avec la lignée tracée, c’est que le soleil passe au méridien. Bien entendu, l’indication que donnent ces moyens rudimentaires demeure assez vague, et dépourvue de toute valeur scientifique : nombreuses sont les causes d’erreur.

Ma nouvelle entrevue avec le lamido n’a d’intérêt que par les photographies qu’il me laisse prendre. Il s’y prête avec satisfaction et me fait promettre de lui en envoyer des épreuves ; il est un peu déçu lorsque je lui dis qu’il devra les attendre plus d’un an, car j’ai encore un long voyage à faire.

Un instant, pendant que nous nous tenons dans une case, il s’émeut d’apprendre que l’un de mes gardes est entré chez lui derrière moi. Cela lui paraît une marque de défiance. Je fais congédier le garde aussitôt ; un Européen ne court nul risque ici ; je ne me fais escorter que par nécessité d’apparat.

La sérénité revient sur son visage. Il se montre également sensible à ce que, sollicité quelque temps plus tôt par deux hommes de régler une contestation, j’ai sanctionné son autorité en renvoyant les gens par devers lui ; on le lui a rapporté. Nous ne laissons à la plupart de ces chefs qu’un faible pouvoir effectif ; ils s’en contentent parce qu’il le faut ; mais toute atteinte à leurs dernières prérogatives les blesse et les inquiète inutilement.

Le moment de mon départ me réservait une demande imprévue ; le lamido exprimait le désir que je lui fasse don de la chéchia que je portais. J’avais coutume, en effet, aux heures où le soleil est bas, de mettre cette coiffure commode. Elle venait de Tamanrasset. Lorsque, de Zinder à Alger, j’avais traversé le Sahara, l’officier qui commandait au Hoggar me l’avait donnée pour remplacer mon casque colonial.

Notre désert a ses usages. Quand on arrive dans un poste saharien, il sied de s’habiller pour la circonstance, et cette habitude est observée même par les indigènes. Dès qu’on aperçoit au loin la tache claire du poste, avant même, on s’arrête, et on revêt une tenue impeccable ; les méharistes suivent cet exemple, et dix minutes plus tard, la petite troupe qui cheminait depuis des jours et des semaines à travers la plus ingrate des contrées, se trouve aussi nette, aussi correcte, que si elle venait de quitter un lieu plein de ressources. Le commandant du poste, en tenue aussi, vient à sa rencontre. Le premier repas se prend dans ces conditions. Ensuite, tout cérémonial est abandonné. Cette jolie tradition est d’une élégance très française.

On risque également de faire sourire en se chargeant, là-bas, d’armes inutiles. On laisse porter les siennes à son chameau, sauf dans les endroits, bien rares, où la rencontre d’un rezzou reste possible. Encore les rezzous n’ont-ils généralement nulle envie d’attaquer les Européens ; ce sont, le plus souvent, des troupes de pillards qui recherchent avant tout un butin facile, prélevé par surprise et sans pertes sur d’autres indigènes peu armés, et qui se préoccupent ensuite, uniquement, de le mettre en sûreté. Enfin, le casque est ostensiblement négligé par les Sahariens éprouvés. Je ne conseillerai d’ailleurs à personne d’exagérer le dédain de cette coiffure protectrice. L’été, et même dès le début de la chaleur, je n’hésiterais pas à l’adopter, ou tout au moins à en emporter un, prêt à le mettre si le soleil m’incommodait ; la question de l’insolation possible doit dominer les autres. En revanche, l’hiver, je crois que n’importe qui peut s’en passer.

Nous voici bien loin du Cameroun.

Revenons à Tibati et à ma chéchia. Je tenais surtout à celle-là en raison du lieu où je l’avais acquise et du souvenir qui s’y attachait pour moi ; mais son succès, ici, devenait gênant. Depuis trois jours, c’était la cinquième demande dont elle faisait l’objet. Le matin encore, les deux marabouts que j’avais reçus m’avaient avoué sans détour tout le plaisir que leur eût fait un tel cadeau.

Je dis au lamido le regret que j’éprouve à ne pouvoir le satisfaire. Il me confie alors que son ambition de posséder un souvenir de moi n’est pas exclusive, et qu’une paire de chaussettes, à défaut de la chéchia, répondrait à ses vœux. Je lui en ai généreusement envoyé deux.