Devant le campement des hôtes de passage, vastes cases dispersées sur une large esplanade, parfaitement tenue, et que circonscrit une clôture basse au-dessus de laquelle le regard s’étend au loin, le lamido, comme moi, met de nouveau pied à terre. Il m’accompagne encore jusqu’à la porte du logement qui m’est réservé, puis me quitte après que je lui ai dit que j’irais moi-même le voir l’après-midi.

Je m’installe, en attendant. C’est promptement fait. J’ai été hier soir, à nouveau, la proie des fourous, et j’enrage. Je me frotte les mains et le cou avec du jus de citron. L’expérience, tout dernièrement, m’a montré l’efficacité de ce remède.

A quatre heures, je traverse le village par la rue centrale, large d’au moins quinze mètres. Il est formé de groupes de cases dont chacune s’isole des autres par une frêle enceinte de paille tressée ou « secco ». A l’intérieur, dépassant cette enceinte, des arbres, parmi lesquels des bananiers nombreux, montrent leurs sommets dispersés. L’entrée est généralement constituée par une case isolée intercalée dans la clôture et dont le toit, par devant, se prolonge et s’étale en tablier pour abriter un petit espace rectangulaire, sorte de vestibule extérieur.

Entouré de dignitaires, le lamido, que j’ai fait prévenir, m’attend devant sa demeure ; celle-ci procède du même style, avec toutefois de hauts murs d’argile au lieu de seccos. Nous entrons. Contrairement à ce que pourrait faire supposer, du dehors, l’ampleur de l’ensemble, c’est une succession de toutes petites cours, dont chacune contient une modeste case, d’une affectation déterminée ainsi qu’il en est pour les pièces d’un appartement. On passe d’une cour à la suivante par une case intermédiaire, à double entrée. Par endroits, quelques mètres carrés sont couverts d’un sable fin, presque blanc, très uni, entouré d’une étroite bordure d’argile : nous sommes chez des musulmans ; c’est un lieu de prière.

Je ne vois aucun meuble ; tout est nu ; mais c’est là, me dit le sultan, sa maison nouvelle ; il s’y installe demain seulement ; et il désire maintenant me montrer sa résidence actuelle. Nous y allons à pied, c’est tout près.

Elle ne diffère de l’autre que par sa vétusté, et par les naïves peintures noires et rouges qui couvrent quelques-uns de ses murs. Partout, la disposition est la même ; presque partout c’est la même nudité. Il me prie, comme je vais terminer ma visite, de m’asseoir avec lui dans une chambre où sont deux lits bas. Nous causons par l’intermédiaire de mon interprète. Les quelques hommes qui sont entrés se sont eux-mêmes assis sur le sol ; chacun d’eux a posé une main sur un des pieds du lit du lamido, et s’est immobilisé dans cette position. Quand, par ailleurs, un indigène parle au souverain, ce n’est que respectueusement incliné, les mains appuyées sur ses genoux. Notre entretien est d’ailleurs très banal, et nous n’échangeons guère, Yahia se révélant assez faible dans son rôle de traducteur, que des paroles de courtoisie.

Nous sortons. Tout un groupe de captifs le précède, en répétant sans cesse, à très haute voix, deux ou trois phrases qui reviennent à tour de rôle. Ce sont, m’explique Yahia, des louanges ; puis ils l’exhortent à marcher lentement, avec majesté, comme il sied à un chef de sa dignité, et sans accident. Ce cérémonial barbare n’est pas sans une certaine allure. Le lamido me laisse à la porte ; nous convenons que je reviendrai demain pour prendre sa photographie.

Au campement m’attend un bœuf, dont il me fait présent pour mes serviteurs. C’est la coutume, une sorte d’hommage.

Le lendemain, je consacre la matinée à mon courrier, puis je reçois la visite de deux marabouts et de deux hadjis ; j’ai à peine besoin de rappeler que ce dernier titre désigne les musulmans qui ont accompli le pèlerinage rituel de la Mecque. Pendant que je m’entretiens avec ces graves personnages, un cavalier richement vêtu de blanc, de rouge, de jaune, s’arrête devant nous. Il a quelque peine à mettre pied à terre ; on le sent peu accoutumé à l’effort. Il est corpulent, avec des traits mous, une figure de vieille femme sévère. Il vient me saluer. Je me renseigne. C’est un eunuque chargé de la surveillance de l’élément féminin.

Je prends l’heure de midi pour vérifier approximativement la marche de ma montre.