Le soir, le mur de l’abri où je couche présente un certain nombre de taches blanches, bien nettes, larges comme des pièces de cinq francs. Somali les voit, et, du doigt, arrache vivement l’espèce de pellicule qui ferme l’une d’elles. Il y a dessous, dans une dépression, une grosse araignée noire qu’il me dit dangereuse et qu’il tue. Il découvre de même les autres. Plusieurs sont vides, du reste. Je m’habituerai bien vite à ce voisinage, car il n’est guère de case où je ne sois appelé à trouver désormais cette espèce de nids.
Je dois gagner le lendemain le point dit Benjiri ; ce sera mon premier campement en pays Tibati. A quatre heures et demie, au départ, il fait si humide et si froid que je prends le pas gymnastique pour me réchauffer ; vers dix heures, au contraire, la chaleur est devenue presque pénible. Alors je songe que ce soir la fraîcheur reviendra ; tout à l’heure je pensais avec plaisir à la chaleur prochaine. Que de vies ne connaissent d’autre forme du bonheur !
L’étape suivante est Mangueb, un pauvre village, comme ceux qui précèdent, comme ceux qui suivront, mais noyé de verdure et baigné de soleil, fait pour l’insouciance, la misère et la liberté. Les cases sont surmontées maintenant d’une sorte de champignon qui, sur le grand cône de leur toit, met un autre cône minuscule ; quelques-unes sont tout en paille et hémisphériques.
Pour la première fois depuis mon départ, le cri des pigeons verts, ce « kourkourou » que j’ai entendu si souvent, il y a deux ans, en Nigéria, et qui, je ne sais pourquoi, à cause de son obsédante répétition peut-être, est resté dans ma mémoire comme l’un des caractères les plus évocateurs de ces régions, est venu ce matin frapper mes oreilles, réveiller mes souvenirs, où tant de belles émotions sont attachées.
L’aspect, d’abord, varie peu. Les arbres, petits et clairsemés sur les reliefs où l’herbe jaunie a crû sans ombre, se massent et s’élèvent puissamment dans les dépressions ; le fond de celles-ci ne voit jamais qu’une demi-clarté ; un ruisseau s’y cache d’ordinaire, qui glisse sous les feuilles une eau brune, rapide et peu profonde. De quelques points culminants, la vue s’étend sur la contrée verdoyante et mouvementée. Ensuite, tout s’aplanit, la végétation s’appauvrit, et quand je découvre Tibati, importante agglomération de cases que j’aperçois de loin, étalée sur une large éminence, il n’y a plus à l’entour qu’un vaste plateau herbeux.
Hier, deux captifs du lamido sont déjà venus me saluer de sa part. Une quinzaine de kilomètres avant l’arrivée, un cavalier vêtu de couleurs vives, coiffé d’un turban blanc, apparaît, met pied à terre, et me dit que son maître s’est porté à ma rencontre et m’attend tout près, sur la route. Je vais voir, pour la première fois, un de ces chefs importants à qui l’autorité française délègue le soin d’administrer encore, sous son contrôle, les vastes territoires sur lesquels s’exerçait jadis leur pouvoir absolu.
Les vieilles coutumes, les décors d’autrefois se sont réfugiés dans leur entourage, et j’attends curieusement le cérémonial de leur accueil.
Cent mètres plus loin, je dépasse un nouveau cavalier, arrêté. Puis des tams-tams retentissent soudain, auxquels se mêlent les plaintes sauvages de puissantes trompettes, et, d’un tournant, surgit tout un cortège en tête duquel marche seul, à pied, un seigneur de belle mine, de haute taille, au teint brun foncé, vêtu d’une robe blanche brodée mais très simple, coiffé d’une calotte blanche autour de laquelle s’enroule un cheich bleu foncé, sorte d’écharpe qui joue le rôle de voile et ne laisse apparaître que les yeux. Je descends à mon tour de mon tippoy, je lui donne la main. Je lui fais dire par Yahia que je connais son nom, que je suis heureux de le voir. Il me répond avec une courtoisie déférente, non sans dignité. Alors, côte à côte, en silence, avec la lenteur qui convient à des personnages de nos rangs, nous faisons une centaine de mètres, après quoi je le prie de remonter à cheval, tandis que je reprendrai mon tippoy.
Par la route trop étroite que des arbres maigres encadrent sans l’ombrager, le cortège, inversé tout à l’heure, se reforme, sous le soleil aveuglant, dans la poussière, au milieu d’une brillante agitation. Des hommes à pied, armés de sagaies, encadrant les tams-tams, font un premier groupe. Des cavaliers les suivent, vêtus de costumes où le bleu foncé, le bleu clair, le blanc, le rouge, le jaune, se mêlent sans se heurter. Après eux, accompagné d’une vingtaine de captifs d’ailleurs assez déguenillés, le lamido s’avance sur un beau cheval. Un homme qui marche à côté de lui élève au-dessus de sa tête un haut et grand parasol jaune, auquel il imprime, de temps à autre, un mouvement de rotation rapide. Derrière, deux porteurs d’éventail chassent tour à tour, d’un geste prompt et d’un vif frémissement, les mouches qui tenteraient de se poser sur sa nuque ou sur son visage. Enfin, viennent une dizaine de femmes, très simplement habillées de pagnes bleu sombre, et mon tippoy que précède un captif à cheval, serviteur de confiance, et qu’entourent, en désordre, une trentaine de piétons et de cavaliers. Le chef doit marcher devant l’hôte qu’il honore.
Je suis frappé, une fois de plus, par le goût que montrent les indigènes dans l’association des couleurs. On a souvent présenté l’Africain comme une pauvre brute pour qui le comble de l’élégance est dans l’opposition criarde des tons les plus violents. Partout où j’ai vu, pour ma part, son initiative se manifester en cette matière, j’ai constaté chez lui un sentiment très sûr de l’harmonie des nuances.