DE YOKO A TIBATI ET NGAOUNDÉRÉ

En grande pompe, précédé d’un drapeau, de deux clairons, d’un tam-tam, des chefs, d’un groupe de femmes, et escorté de tous les chiens du pays, j’ai quitté Yoko à la pointe du jour. Yakobou m’a rejoint au passage. Il était vêtu d’une robe bleu foncé, d’une calotte rouge, et portait une lance, un couteau, un arc et des flèches. Nous arrivons de bonne heure à Bonguéré, petit village où nous coucherons.

L’après-midi, je lui offre le thé, ainsi qu’aux principaux du lieu. C’est pour moi une occasion d’apprendre à Denis à le préparer et à le servir selon le code du savoir-vivre.

Il faut, autant que possible, deux théières. Dans l’une on fait l’infusion avec du thé vert, le seul apprécié ici ; dans l’autre, on met du sucre en abondance : de gros morceaux qu’on détache d’un pain, bruyamment, avec un petit marteau de cuivre. De la première théière, on verse le thé dans la seconde ; avec celle-ci, on remplit un petit verre — il est d’usage de verser de haut, c’est, paraît-il, plus élégant — et on goûte. Si c’est assez sucré et satisfaisant en tous points, on reverse le fond du verre dans la théière, et, dans d’autres verres analogues, on sert ses hôtes. Cela se recommence trois fois, en ajoutant chaque fois de l’eau sur le thé, et en l’additionnant, à la fin, de quelques feuilles de menthe. J’ai vu aussi, — à Sioua, sur les confins désertiques de l’Égypte — y mettre des feuilles de citronnier doux, qui donnaient un parfum très agréable, et, à Abéché, y verser quelques gouttes d’une lotion capillaire parfumée qui portait l’étiquette d’un fabricant français ; c’était d’ailleurs moins bon, je dois le reconnaître. On s’accoutume au thé pris de cette manière, de même qu’on s’accoutume à tout, même à des choses moins plaisantes ; et le mélange qui s’opère chaque fois entre les verres, répartis au hasard, sans lavage préalable, entre les assistants, finit par être indifférent.

El Hadj Yakobou ben Hadji Suleiman — c’est le nom exact de mon hôte — s’est débarrassé des armes dont il s’était hérissé pour la route. Il a conservé seulement un poignard, qu’un bracelet de cuir passé au-dessus du coude retient à son bras. Il me le montre. Je l’admire poliment. Il me confie qu’il le vendrait volontiers pour dix francs, parce qu’il n’a pas de quoi payer l’impôt, cette année. J’ai compris. Je lui donne les dix francs, et je lui laisse, bien entendu, son poignard.

Aussitôt, il s’immobilise, prend un air pénétré, appelle sur moi la bénédiction d’Allah, et, les yeux à terre, récite avec volubilité une longue prière. Puis, tirant de ses vêtements deux grandes feuilles de papier couvertes de dessins géométriques maladroitement tracés et de caractères arabes, il me les présente : ce sont, me dit-il, des ouargas, talismans extrêmement répandus en Afrique, et dont la fabrication est le privilège des gens cultivés dans la science de la religion, comme lui. Il me demande timidement si j’aurais pour agréable qu’il me fît présent de l’un d’eux. Je réponds affirmativement, et j’appelle mon Bournouan, Yahia, qui justement se tient à la porte, pour lui dire de me fabriquer au plus tôt le sachet de cuir où, comme c’est l’usage, je le mettrai.

Visiblement flatté par ce témoignage du prix que j’y attache, Yakobou me déclare alors qu’il va, de préférence, en fabriquer un exprès pour moi. Il me demande à quel effet je désire qu’il tende. Je le remercie. Je serais heureux d’être assuré de rentrer en France en bonne santé, par le chemin que j’envisage. Sur son invitation, je coupe, à la grandeur qui m’agrée, le papier qui va recevoir le fruit de sa bienveillance et de son savoir.

Il y trace longuement, avec attention, des dessins, des lettres. Je l’observe durant ce temps. Il est d’un noir franc sous sa calotte rouge. Ses traits fins, son nez court, ses yeux petits et remontés vers les tempes, font songer à quelque faune. Tout à l’heure, lorsqu’il souriait, il montrait des dents teintes d’une couleur rouge. Des larges manches de son boubou bleu sortent des mains desséchées et longues, des avant-bras décharnés de singe, avec des tendons apparents. Il a fini le talisman ; il me le donne ; je puis être tranquille. Je le prends, très satisfait de voir l’avenir de mon voyage si promptement et si heureusement assuré.

Puis il me remercie encore. Je sais que ce ne sont là que paroles. Mais je préfère cette exagération dans les signes de la gratitude, à la fausse dignité des gens qui n’hésitent pas dans l’acceptation d’un bienfait, mais appréhendent ensuite de se diminuer s’ils remplissent les devoirs qu’il leur crée. D’ailleurs, cette gratitude, pour le moment, est certainement sincère ; et par là même sa manifestation m’est agréable. S’il existe un ciel dans le sens où les religions l’entendent, c’est par la reconnaissance des faibles qu’on doit y être le plus sûrement porté. Le présent naïf de ce vieux marabout, que j’ai encore, m’a fait plaisir.

La nuit est fraîche, et jusqu’à huit heures du matin le brouillard fermera la vue à 150 mètres. Le nombre des villages diminue, sans que nul gibier se montre. Il y a bien quelques buffles dans la région, j’en ai vu des cornes à Yoko ; mais elles étaient minuscules ; ce ne sont pas les buffles du centre. L’absence de grands animaux ôte beaucoup de charme à l’impression d’un voyageur. L’étape s’achève, courte et banale.