Le chef, averti de ma présence, m’invite à entrer dans sa demeure. Je pénètre dans une case cylindro-conique, faite d’argile et de chaume. C’est son salon. Une entrée s’ouvre sur le chemin, l’autre sur une cour intérieure. Ce salon ne contient que quelques ustensiles misérables, deux peaux de bœuf sur lesquelles il donne ses audiences, et un cheval attaché. Bientôt entre un Bornouan, qui vient me saluer ; puis un marabout haoussa, homme instruit qui a fait le voyage de la Mecque. Le premier voudrait retourner à Garoua, qui est sur ma route. Il me demande la permission de m’accompagner jusque-là. Il est cordonnier ; il travaillera pour moi, si je le désire. Je lui réponds que je n’ai pas besoin, pour l’instant du moins, de son travail ; mais qu’il peut venir s’il veut, et que je me chargerai de sa nourriture aussi longtemps qu’il marchera avec moi et se conduira bien. C’est un usage que j’ai adopté. Il n’entraîne qu’un très faible surcroît de dépenses, et m’assure l’animation d’une suite relativement nombreuse, fréquemment renouvelée. Comme mon Bornouan me dit, au surplus, qu’il parle le haoussa, le foulbé et le toucouleur, outre l’arabe et un peu le français, je me promets, si ma bonne impression se confirme, de l’engager comme interprète, car Denis, ici, n’est plus suffisant.

Le soleil est très ardent à Yoko. Le poste est bien construit et relativement frais, mais j’ai découvert un endroit plus frais encore ; refuge spécial d’un usage bien déterminé, où d’ordinaire on ne se rend que par nécessité ; il est en outre très vaste et d’une méticuleuse propreté. J’ai grande envie de m’y installer pour la journée ; je résiste toutefois à cette tentation ; je craindrais d’étonner les indigènes, et de laisser derrière moi une légende étrange et fâcheuse.

Je retourne au village l’après-midi. On a moins chaud quand on se déplace. Je vais voir le marabout de ce matin, El Hadj Yakobou. Je lui pose quelques questions, principalement sur la route qu’il a suivie en se rendant à la Mecque. Il prend, pour me répondre, un paquet de vieux portefeuilles de toutes tailles, dénoue lentement le cordon qui les lie, les ouvre les uns après les autres. Il cherche longtemps. Je vois des feuillets enluminés, couverts de caractères arabes. Enfin, il a trouvé, et j’ai le renseignement que je désire.

Il me dit ensuite qu’il serait heureux, lui aussi, de m’accompagner, mais seulement jusqu’à la première étape. Il va voir une de ses femmes, qui se trouve là pour le moment. J’acquiesce volontiers. Je lui demande combien il a de femmes.

« Six », me dit-il.

Ce saint homme exagère. Le Coran n’en permet que quatre. Mais deux d’entre elles n’ont rang que de concubines ; de la sorte, tout est concilié ; et le jour du jugement dernier — yum ed dîn — ne lui réservera pas de surprises. Nous allons ensemble à l’autre village, tout proche, qu’habitent des Bayas. Les Bayas sont l’une des tribus païennes qui forment la fruste population de cette partie du Cameroun. Il y a tam-tam devant la porte du chef. Celui-ci arrive des environs où il est allé voir son frère. Il l’a trouvé en bonne santé. Le tam-tam a pour objet de répandre et de fêter, tout à la fois, cette excellente nouvelle. Il est d’ailleurs parfaitement lugubre. Autour des musiciens tourne lentement, à petits pas, avec des déhanchements discrets, un cercle d’hommes et de femmes aux mines graves, qui semblent remplir un devoir plutôt que rechercher un plaisir. Puis voici le chef en personne, un noir robuste, à la face souriante et brutale. Il veut me montrer une nouvelle case qu’on lui construit.

Nous entrons avec lui. Nous traversons la pièce des réceptions, où je retrouve la natte sordide et les peaux de bœuf déjà vues, plus trois chevaux ; c’est, après, la petite cour habituelle ; la case neuve enfin, cylindro-conique comme l’autre, mais avec deux particularités : elle est propre, d’abord ; ensuite ses murs sont couverts de peintures blanches, noires et rouges, de formes géométriques, qui témoignent d’un certain goût.

La journée s’est achevée, tranquille, et j’ai fixé mon départ au lendemain matin ; quelques étapes seulement me séparaient encore de Tibati, où j’allais prendre un premier contact avec ces chefs importants dont la présence conserve au Cameroun une couleur locale toute particulière.


CHAPITRE IV