Les femmes que je vois ici portent leurs enfants, non sur le dos, comme c’est si fréquent en Afrique, mais sur le côté, soutenus par un large baudrier.
La route descendra maintenant presque constamment jusqu’à Ngliemi. Je traverse de petits centres Baboutés, Voutés, etc. Les mêmes cérémonies se succèdent presque sans interruption. J’arrive littéralement saturé de musique et de poésie. Le site s’est transformé, et de tous côtés apparaissent des collines.
La question de la nourriture des porteurs est compliquée. Tantôt, ils n’ont pas assez, tantôt — le fait se produit à Ngliemi pour la seconde fois — le manioc qu’on leur apporte est nocif.
Un jour encore et c’est Yoko, poste français. Une succession de montées et de descentes, une végétation plus régulièrement répartie, aux teintes fraîches et printanières ; devant nous, à gauche, en arrière, s’élèvent maintenant des lignes de vertes collines ; nous franchissons l’une d’elles par un col ombragé ; à notre droite, en contrebas, au pied d’un ravin, un torrent invisible coule avec bruit sous les grands arbres sombres ; nous bénéficions de sa fraîcheur. Insensibles aux beautés de la nature, Somali et Denis s’asseyent au bord du chemin pour extraire les chiques qui ont élu domicile dans la chair de leurs pieds. Cet insecte est la plaie — l’une des plaies — de certaines contrées. Il se glisse insidieusement sous la peau, s’y fixe, s’y nourrit, y vit. Une démangeaison bientôt, puis une vive douleur, annoncent sa présence ; il faut alors expulser le locataire gênant à l’aide d’une épingle, en desquamant la petite tumeur sous laquelle il est abrité. L’opération est délicate, mais tous les noirs y excellent ; il n’y a qu’à se confier à eux lorsque se produit cet accident ; c’est l’affaire de quelques minutes. On désinfecte ensuite le logis vide avec une goutte de teinture d’iode.
J’arrive au poste — banal — qui domine la région. Petites constructions maçonnées, vaste cour carrée plantée de manguiers et d’orangers, ces derniers chargés de fruits ; au dehors, bananiers, palmiers à huile, cotonniers, etc... Le fonctionnaire européen qui y réside habituellement est en tournée. Je suis reçu par un interprète indigène nommé Martin, brave garçon des services et de l’empressement de qui je n’aurai d’ailleurs qu’à me louer.
Le séjour dans un poste est, pour le voyageur, un plaisir, un repos et une fatigue.
C’est un plaisir, parce qu’à part de rares exceptions, il y est reçu avec une cordialité sincère et touchante. A leur seul accueil, on distingue les véritables coloniaux, ceux de qui la mentalité s’est formée au contact des pays neufs, parmi les luttes, les difficultés et les satisfactions viriles.
C’est un repos, parce que c’est, pour un jour ou deux, une impression de stabilité ; aussi, et davantage encore, parce que l’hôte, en pareil cas, s’il est de la catégorie que je viens de dire, s’ingénie amicalement à réconforter, par tous les moyens dont il dispose, le passager qui s’arrête chez lui. Il le fait avec cette ingéniosité délicate et sensible qui se développe particulièrement dans la solitude — encore que ce ne soit pas son seul milieu. L’expérience personnelle vient encore la guider. Chez les voyageurs comme chez les soldats, certains détails, minimes en apparence, prennent une importance toute particulière. Est-il excessif d’employer le mot joie pour traduire le sentiment du combattant qui, dans un secteur noyé de boue, durant la guerre, touchait une paire de brodequins neufs, ou tout autre effet d’habillement ? L’explorateur connaît ces ambitions modestes et cet ordre de satisfactions.
Enfin, c’est une petite fatigue. Les conversations, le changement de vie, provoquent une effervescence cérébrale qui se développe d’autant plus que l’inaction physique succède brusquement à l’effort accoutumé. La fièvre est fréquemment la conséquence de cette absence de transition.
Je m’installe avec satisfaction dans une grande pièce sombre où sont une table, un sommier muni d’un matelas, trois fauteuils de paille. Ce mobilier d’un luxe inaccoutumé me ravit. J’en jouis une demi-heure, puis je sors. Il y a, près du poste, deux villages, dont l’un haoussa. Je vais voir ce dernier.